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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 11:47
Un écrivain qui au bout de vingt ans ne s’est toujours pas remis d’une passion amoureuse interrompue, vivant en reclus dans une vaste maison bretonne regardant vers l’océan – le domaine de Ker-Lann, acquis grâce aux droits d’un de ses livres – se décide à tenir un journal intime parce qu’il ne parvient ni à écrire autre chose, ni à se libérer de la longue histoire de [ses] errements. Et ce journal intime de se faire le réceptacle de ses souvenirs, de ses fantasmes, de ses projets, de ses désirs, en même temps que des événements de son quotidien, des impressions que lui causent la lumière ambiante, la caresse du vent ou la musique de la pluie…
S’il y a dans Géométrie d’un rêve cette part narrative réductible à un résumé, c’est par ailleurs un texte luxuriant, profus, dont je ne puis parler qu’à mots partiels, forcément pauvres.

Fedora, donc, chanteuse d’opéra survenue dans la vie du narrateur "à la brutale" : Un sourire immense, précieux comme le plus fin collier de perles, des yeux taillés à même l’âme et, sur ma joue, un souffle plus troublant qu’un baiser volé – telle est Fedora, nimbée d'une vague de soie ou de satin craquante et parfumée, lorsqu’elle apparaît pour la première fois. On ne sait d’abord rien autre que cela – est-elle blonde, brune, rousse ? Mince ? Ronde ? – et il n’y a d’elle que cette trace rayonnante. Mais c’est la Beauté même qui se tient dans ces quelques mots, avec son irrésistible puissance de séduction. Tout ce qui va découler de cette bourrasque arrive par bribes, tramant un parcours de la remémoration entrecoupé d’autres remontées mnésiques – des amours passées bien sûr mais aussi des souvenirs d’enfance, de jeunesse, tragiques, doux ou douloureux – et d’incursions d’un présent chargé de mystères, de personnages énigmatiques et de sidérantes figures féminines. La passion sans pareille vécue avec Fedora, que l’on pouvait penser devoir être l’axe de tout le récit, est en fait noyée dans une constellation d’histoires, d’énigmes, d’aventures de cœur et de corps passées ou présentes. Et en dépit de son caractère unique, étrange, grand, troublant, déstabilisant, cet amour au bord de la féerie se trouve ramené à l’état d’un point romanesque parmi d’autres.

Géométrie d’un rêve est un fascinant théâtre de fantômes, des plus véridiquement spectraux – la poétesse Emily Dickinson dont le narrateur travaille à traduire les poèmes – aux plus réellement vivants mais si évanescents qu’ils en perdent presque chair – la douloureuse Agnès – en passant par ceux dont l’ombre sans matière flotte depuis leur mort advenue longtemps auparavant – la mère du narrateur, le peintre mort dans les flammes dont il ne reste qu'une toile... À la croisée des fantômes et des corps, la brillante théorie de femmes que le narrateur a côtoyées, aimées, admirées ou juste entrevues au cours de sa vie, empreintes d’un passé enfoui qui trouvent leur écho dans quelques figures magnifiquement campées en sensualité – Lavinia, et Blandine Feuillure de la Gourancière dont le patronyme ne peut manquer de faire sourire… Des femmes qui ont chacune leur sublimité et qui, se tenant presque la main, dansent une farandole charnelle dessinant un envers voluptueux aux médiévales danses macabres – parce que les ivresses du désir et de l’amour physiques innervent bien des passages du texte ; des passages qui, écrits par d’autres, seraient banalement sexuels et érotiques, sont là véritables fulgurances poétiques, voire de pures clés existentielles : la sexualité qui ouvre à la mort et à la connaissance

"Il y a des correspondances entre L’Univers et Géométrie d’un rêve", m’avait glissé l’auteur lors d’un rapide échange. En effet : la structure fragmentée, et ces blancs typographiques entre les séquences du récit qui sont au texte ce que les plombs sont au vitrail – qui séparent tout en permettant de tenir ensemble un tout admirablement composé. Le narrateur qui s’engage dans l’introspection investigatrice d’où émerge par morceaux une autobiographie à laquelle s’agrègent les biographies de ses proches et des êtres croisés en route. Les mille et une anecdotes attachées aux lieux ou aux personnages secondaires, qui se lèvent de toutes parts au gré des évocations du narrateur…
Oui, tout cela et aussi d’autres échos plus ténus ramènent au cœur de L’Univers – Elzaïde ne doit-elle pas quelques traits à Esther ? La merveilleuse Amaya ne ramène-t-elle pas au creux de son nom l’ombre de Mahalia ? Quant au père Adamar, il a sans doute quelque proximité avec le prêtre Balthus… De plus fins connaisseurs que moi de l’œuvre d’Hubert Haddad verront certainement une multitude d’autres subtiles sutures entre cette Géométrie à lignes brisées et les livres qui l’ont précédée – comment par exemple ne pas se rappeler l’étrange théâtre d’Oholiba des songes et la non moins étrange Perla (ou Mélanie, peut-être Rebecca) à l’approche de Fedora, bien incarnée mais devenant à la nuit Mélusine quand elle interdit à son amant de chercher à passer une nuit avec elle ?

Voilà un texte que l‘on peine à nommer "roman" tant sa forme se dérobe à la catégorisation. L’auteur semble se livrer à un jeu d’ombres, de masques et de reflets infiniment subtil, moiré d’un humour subreptice qui souvent ne se perçoit qu’à la faveur d’une drôlerie onomastique – un jeu qui m’a rappelé, plus encore que L'Univers, les deux Nouveaux Magasins d’écriture, auxquels je n’ai cessé de penser tout au long de ma lecture : les brèves notations du narrateur en mal d’inspiration concernant d’éventuels romans ou nouvelles qu’il pourrait écrire m’ont évoqué les innombrables propositions de travail qui nourrissent les deux ouvrages. Géométrie d’un rêve serait alors, par cela et par les multiples histoires qui ramifient le souvenir de la relation avec Fedora, comme un troisième Magasin, l’aboutissement d’une trinité – un Magasin qui aurait atteint son ultime métamorphose, réalisant l'idéale synthèse entre l'œuvre accomplie, la liste de propositions, les considérations théoriques, la pédagogie…
Et par-delà ces méandres, ces glissements tout en dérobades et chemins de traverse, il me semble voir toujours poindre un léger sourire en coin, comme si l’auteur, derrière son narrateur disant "je", s’amusait de son propre geste d’écrivain et se savait artiste en flagrant usage d’artifices tout en se prenant délibérément à son propre jeu pour mieux y entraîner le lecteur…
Qui se souviendra de moi ? s'inquiète le Solitaire de Ker-Lann après avoir brassé jusqu'à leur lie ses chers fantômes et ses pires cauchemars comme ses fantasmes les plus voluptueux... Je lui réponds sans hésiter : "Quiconque vous aura croisé sur sa route littéraire. Vous êtes... inoubliable!"
 
Après avoir lu seulement deux ou trois livres d’Hubert Haddad – et n’avoir lu chacun d’eux qu’une seule fois, ne percevant ainsi qu’une infime part de leurs richesses – j’avais le sentiment, chaque fois que j’en abordais un nouveau, d’être en présence d’une œuvre cabalistique, parsemée de clés dont il appartient à chaque lecteur de trouver au fond de lui les serrures qui leur correspondent. S’accroissait, aussi, la certitude que voir dans ces livres de simples objets littéraires, fussent-ils estimés à leur exceptionnelle valeur et qualifiés des plus louangeuses épithètes, revenait à manquer l’essentiel. Dans Géométrie d’un rêve j’ai retrouvé ce surgissement constant, dans le mouvement des phrases, de métaphores, d’images, de mots faisant récif qui déchirent le texte narratif pour y ouvrir des brèches cosmiques, pareilles à ces flaques d’eau qui, à marée basse, stagnent dans les anfractuosités des rochers pour y réverbérer le ciel et ses vertigineuses interpellations. Et ces questions, formulées à tout moment, comme en aparté au lecteur, l’invitant à décoller un peu de sa lecture pour réfléchir, non pas trouver des réponses mais au moins soupçonner qu’il y a faille… On ne lit pas cet auteur en tranquillité. Ni même en admiration. Mais en fascination permanente.

Hubert Haddad est un poète qui pousse aux confins de la beauté littéraire toute chose – la chair, la mort, le sexe, la douleur, la fantasmagorie et l’humour, parfois le grotesque…
Sa plume est philosophale qui transmute en or tout ce qui se peut exprimer par les mots. Géométrie d’un rêve en est une preuve de plus.

Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve, Zulma, août 2009, 416 p. - 20,00 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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Iorol 14/12/2009 23:16


Bel hommage à l'un des plus grands auteurs actuels !


Yza 15/12/2009 12:34


C'est actuellement  celui dont l'écriture me touche le plus. Beaucoup d'écrivains suscitent en moi une très profonde admiration, mais là c'est autre chose, de plus... nykthéen et que je ne
suis pas en mesure d'expliquer. Mais tout ce que l'on ressent doit-il être expliqué ou verbalisé???


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