Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 10:52

je-disparais_TN.jpgQuitter une salle de théâtre avec le sentiment de n'avoir rien compris à ce qui s'offrait sur la scène me déconcerte profondément. Je ne puis même pas réagir au premier degré de l'affectivité "j'aime"/"je n'aime pas": comment aimer ou détester quelque chose sur quoi je n'ai eu aucune prise? Tout au plus puis-je être perplexe. Comme je l'ai été en sortant de la Colline après avoir vu Je disparais. Pourtant admirative  comment ne pas l'être devant ce décor nu où trône seul un fauteuil "club", qui d'abord se dédouble à l'identique en une perspective fuyante puis se transforme selon de surprenantes configurations selon les "moments" du spectacle marqués par les tombers d'une paroi transparente sur laquelle sont projetées les indications chronologiques? j'ai été incapable de décrypter ce qui s'engageait entre les personnages. Ne s'adressant que rarement l'un à l'autre comme si leurs mots glissaient sans se rencontrer, ils parlaient tantôt à la première, tantôt à la troisième personne… Malgré les inflexions vivantes des comédiens, leur diction rythmée et vibrante, je me suis demandée, tout au long du spectacle, de quoi il pouvait bien être question. De temps en temps surgissaient des points de repère une malade en phase terminale, une maison qu'il faut quitter, un bateau à prendre pour rallier une île… mais rien que j'aie pu suivre avec assez de constance pour reconstituer un semblant d'histoire, ou d'évolution intérieure: j'étais face à un puzzle dont auraient été seules conservées les pièces périphériques et quelques autres disséminées çà et là au milieu d'une insondable vacuité, la mise en scène et les effets visuels n'étant là que pour combler ce vide.

 

Hors mon abyssale perplexité, j'ai donc retenu tout de même quelque chose de concret du spectacle: son intriguante beauté plastique. La scénographie, le décor et ses transformations, les lumières font de la pièce une remarquable réussite visuelle… qui ne compense pas la difficulté – voire l'impossibilité de comprendre ce qui se joue entre les personnages. Mais c’est peut-être justement cela qui sous-tend et justifie la pièce: un argument, un enjeu si insaisissables qu’il revient à chaque spectateur de les déterminer. Encore faut-il consentir à cet effort.

Pour que se lève, en partie du moins, ma perplexité, il m'a fallu lire le texte imprimé et le cahier-programme, lequel est excellemment conçu, je tiens à le mentionner. J'ai ainsi compris, grâce à la brève présentation qui introduit la traduction française, que deux femmes, Moi et Mon amie, sont contraintes de quitter leur pays et que, "pour faire face, tout au long de leur fuite, [elles] s'inventent d'étranges jeux de rôles. De plus, l'éditeur a pris soin – heureusement! – de préciser qu'Arne Lygre avait organisé son écriture en trois niveaux, distingués par des typographies différentes: la suite habituelle des répliques, des sortes d'indications scéniques en gras, et le texte en italique: la parole de ceux dont il est fait mention. Mais ces trois niveaux d'énonciation, qui se repèrent sans peine à la lecture, deviennent indiscernables sur la scène: on entend bien que parfois les voix sont sonorisées mais les différenciations restent très incertaines.

 

Plus d'actes, ni de scènes, ni même de tableaux mais des "moments"; plus de personnages qui soient des individus – ils n’ont pas de nom – mais des figures sans substance qui se feuillettent en plusieurs êtres qu’elles imaginent et dont elles endossent fictivement les gestes et pensées en substituant au "je" une troisième personne… Lire ce texte m'a un peu éclairée mais nullement convaincue. Je me suis laissé dire qu’il y avait peut-être à reconnaître dans la démarche de l'auteur une remise en cause de la narrativité dramatique par l’absence de narrativité au sens habituel du terme et sans doute, aussi, de la notion de "personnage" par l'effacement des individualités.
J'ai trouvé les propos de Stéphane Braunschweig sur Je disparais beaucoup plus intéressants que la pièce elle-même, qui semble ne prendre sens qu’à partir de ce que l’on dit ou écrit sur elle. Un comble:
que penser d'une "œuvre" que l'on ne peut approcher sans les gloses qu'elle suscite? Le texte d’Arne Lygre relève probablement de ces "nouvelles écritures théâtrales" dont le but est de renverser des codes jugés contraignants ou obsolètes et qui, sur la scène, aboutissent à des pièces qui n'ont plus pour objet de raconter une histoire ou d’explorer un univers psychologique mais d’exhiber des procédés scripturaux et dramaturgiques – et la "pièce de théâtre" de devenir une démonstration théorique.

On peut apprécier, à condition d’identifier, de décrypter ces nouveaux codes… et d’être de ces spectateurs pour qui assister à une représentation théâtrale est un exercice purement intellectuel n’ayant de valeur qu’à l’aune des mises en perspectives qui se découvrent.


 

Je disparais
Texte d'Arne Lygre (traduit du norvégien par Éloi Recoing, publié par les éditions de L'Arche, coll. "Scène ouverte")
Mise en scène et scénographie:
Stéphane Braunschweig assisté de Pauline Ringeade (mise en scène) et d'Alexandre de Dardel (scénographie)
Collaboration artistique:
Anne-Françoise Benhamou

Avec:

Irina Dalle, Alain Libolt, Pauline Lorillard, Annie Mercier, Luce Mouchel - et Eleanor Agritt, Paola Cordova, Odille Lauria, Agnès Trédé
Costumes:

Thibault Vancraenenbroeck, assité d'Isabelle Flosi

Lumières:

Marion Hewlett

Son et vidéo:
Xavier Jacquot

Durée:

1h30

 

Jusqu'au 9 décembre 2011, Grand Théâtre. Représentations du mardi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30.
La Colline - Théâtre national, 15 rue Malte-Brun - 75020 Paris. Réservations au 01.44.62.52.52.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Silveries virant (presque) banksie
    En marge des lectures vouées aux chroniques, des travaux de correction, je persiste dans mon intention d'explorer la série des Miss Silver Mysteries en suivant, autant que possible, l'ordre de parution original. Par pur plaisir, et aussi par curiosité...
  • Une belle journée (?)
    Samedi 17 septembre 2022 Le ciel au-dessus de soi Comme un vaste puits de lumière Bleu pur et dur Pas d’issue – les ombres sont abolies Ne reste au loin qu’un horizon nu. Nulle part où aller – pas de repli Rien autre que l’intenable face-à-face avec soi-même...
  • Et si....
    Un de ces "si" avec lesquels tout est possible, pas seulement la mise en bouteille de Paris. Donc pour moi, pour ainsi dire néo-Nykthéenne après une si longue retraite, un retour durable. Et si... ... je commençais par un geste radical? Une décision de...
  • Le grand fossé
    Jamais jusqu’à présent le silence, le grand blanc de l’absence n’avait été aussi long – si long qu’à chaque tentative pour le rompre qui échouait au seuil de l’intention (se résumant à quelques fichiers inachevés fourrés dans un dossier «brouillons»,...
  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...

Pages