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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 18:10
Nous nous rencontrons, Corinne Hoex et moi, chaque année à Ottignies à l’occasion de la remise du prix Renaissance de la nouvelle. Nous n’avons été, je crois, voisines de table qu’une seule fois mais cela a suffi pour que naisse une sympathie réciproque. Et sans que l’on corresponde autrement que par courriel lorsque Corinne publie un livre, un lien se maintient qui ramène à rien l’année s’écoulant entre deux rencontres. Nous nous retrouvons avec plaisir et commençons tout de suite à bavarder naturellement – la conversation ne s’engage pas mais reprend, comme si nous venions à peine de l’interrompre un instant pour converser avec d’autres invités. J’ai découvert l’écriture de Corinne Hoex avec Ma robe n’est pas froissée, un roman édité par Les Impressions Nouvelles en 2008. Me souvenant de son abord chaleureux, de son visage ouvert et de son regard prompts à sourire, de sa voix alerte et vive qui, elle aussi, paraît sourire quand elle parle, j’ai été très surprise de lire ses phrases abrasées, dépouillées et graves, tissant une parole prêtée à une narratrice en proie à une profonde souffrance psychologique. Aujourd’hui elle publie un nouveau roman, toujours aux Impressions Nouvelles, Décidément je t’assassine. L'éditeur belge en profite pour rééditer Le Grand menu, sorti en 2001 aux éditions de L’Olivier et qui a été primé trois fois.
Corinne est aussi poète. C’est un de ses recueils, publié l’an passé par Le Cormier, que j’aimerais évoquer ici. Contre jour.

couv-contrejour.jpgIl m’est arrivé par la poste. C’est un petit opuscule mince presque carré, avec des pages non coupées, telles des mains soigneusement refermées sur un trésor, qu’il faut séparer précautionneusement à l’aide d’une lame longue et effilée – comme ce geste sied à la poésie ! lent et minutieux, qui respecte la fragilité du papier et oblige les doigts à s’attarder sur la texture des pages… un geste hélas oublié parce que l’on ne s’accommode plus aujourd’hui de ce qui réclame de la lenteur, et parce que le livre a cessé, pour la plupart des éditeurs et des lecteurs, d’être un objet éminemment tactile. Sa dédicace tracée au crayon en petits caractères en haut de page, d'une belle écriture régulière, est chaleureuse comme un murmure qui ne voudrait pas troubler
le silence du poème. Avec ses vers courts, parfaitement centrés dans chaque page et cernés de larges blancs tournants, sans majuscules ni ponctuation, il s'entend comme un long souffle à peine perceptible qui serait un fil de mots avancés sur la pointe de leurs syllabes.
L'on a coutume d'associer musique et poésie, sans doute par vague conscience de leur communion originelle. Ici le poème est vision
– on entend moins le chant des vers qu'on ne les voit, dans l'espace de la page, dessiner par leur agencement des géométries élémentaires et rigoureuses, faisant de la sorte écho à l'image qu'ils tâchent de restituer. Un homme immobile assis dans un fauteuil. À contre-jour. Vision encore: on devine cet homme peintre. Mais un peintre qui peint à l'extrême limite de l'indessiné cela ne représente rien / cela / ne représente pas.

De l'image de l'homme on glisse vers les formes et, surtout, les couleurs. On quitte la représentation en arrivant là où, en effet, il n'est plus question de "représenter" ni de "figurer", ni par les mots ni par les lignes et les couleurs, mais d'exprimer un sens pur. Le silence rejoint le vide.
Je ne crois pas avoir jamais lu poème plus sobre, plus épuré
plus absolu qui évoque de manière si limpide et si secrète à la fois la mort, l'image, le rapport à la création... le sens d'une présence au monde.
tu traces
une seule ligne
le cap
limpide
que tu suis


Pas de ponctuation ai-je écrit... Non, pas de ponctuation typographique. Mais des scansions graphiques: des vignettes de Frank Vantournhout elles aussi centrées au cœur des pages
des carrés parfaits dont l'intérieur est découpé en quartiers noirs, blancs et gris. Cette même géométrie que suggèrent les vers, et la vision "à contre-jour".
De ces emboîtements successifs reste, en mémoire, une image mêlée de douceur mélancolique, funèbre, et d'implacable rigueur. Et j'atteins ici le seuil de la verbalisation possible...

Corinne Hoex, Contre jour (avec cinq vignettes de Frank Vantournhout et une citation de Jo Delahaut), éditions du Cormier, mars 2009, 64 p.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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