Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 13:58

Un livre bon et vrai n'est autre chose qu'une lettre. Écrire ne signifie pas lâcher la bride à ton imagination, ni inventer des choses qui n'ont jamais existé, mais raconter celles qu'on a vécues.
August Strindberg, Correspondance - Tome 1 (1858-1885). Traduit du suédois par Elena Balzamo) Zulma, octobre 2009.

Chère Madame T.
Ainsi commence le livre, par une en-tête épistolaire. Et c'est bien comme une lettre qu'il se lit, depuis ses premiers mots jusqu'aux derniers. "Je" s'adresse à Madame T. presque toujours vouvoyée parfois tutoyée, que l'on croit figure définie parce que nommée - fût-ce d'une simple initiale - alors qu'elle perd vite consistance tandis que l'on se demande si elle est une maîtresse partie, une amie disparue, peut-être un personnage créé de toute pièce pour combler la blancheur des moments de solitude ou de détresse.
La première personne, comme toujours dès lors qu'on est en littérature, trouble. Rompu que l'on est à l'habituelle distinction auteur/narrateur on tâche de ne pas confondre. Pourtant il s'avère impossible de ne pas assimiler le "je" du texte à son auteur Bernard Giraudeau – trop d’indices sont donnés qui renvoient à sa biographie : les pièces dans lesquelles il a joué, les films qu’il a tournés, les gens qu’il a côtoyés… Le récit est à l'évidence une tranche autobiographique. Mais littérairement transformée, reconstruite - et c'est un récit extrêmement puissant qui se déploie sur presque 300 pages, indéfinissable d'un point de vue formel, qui emmène le lecteur tour à tour dans les replis intérieurs du narrateur et dans les endroits du globe qu'il arpente pour y engranger les images qui nourriront ses films.

Introspection et prise de route/prises de vue... De la loge de théâtre à la chambre d'hôpital, en passant par le Chili, le Brésil, les Philippines... le lecteur découvre les affres du comédien rongé par le trac, humant l'atmosphère de sa loge et songeant à ceux qui l'y ont précédé, les douleurs de l'homme malade et fatigué, les émotions du cinéaste confronté à des réalités humaines dont certaines sont indiciblement sordides - par exemple la Smoky mountain de Manille... l'on est au-delà de ce que l'imagination peut concevoir d'ignoble. Et Bernard Giraudeau parvient à couler l'horreur dans des mots qui la font exister textuellement avec une force admirable : elle est là, présente dans les pages, texture d'ordure, couleur de merde et puanteur comprises...  

Mais l'acuité descriptive est de tous les moments, de tous les endroits. L'on est amené aussi près de la misère et du mortifère que de l'infiniment gracieux - un sourire, un reflet de lumière sur la pureté d'une peau de jeune fille, une émotion, les beautés d'un crépuscule... La prose est souvent crue, âpre - mais pourrait-elle être douce quand elle doit traduire d'infames situations ? - et se courbe en un lyrisme sobre quand il n'est plus question que de beauté ou d'amour fou. Quant au rythme de l'écriture il mime ce qu'elle tente de fixer : tantôt les phrases s'étirent, se déplient et prennent leurs aises dans la durée d'une réflexion sur le métier d'acteur, sur la nature de tel ou tel personnage (le Richard III shakespearien, le général Leclerc...) ou dans l'évocation d'un souvenir lointain, tantôt elles se contractent, se compriment en ellipses et se réduisent parfois un seul mot quand on est dans la rapidité des instants qui se succèdent : image à saisir, geste à accomplir au plus vite - Action !

On ne quitte jamais l'intimité, que ce soit celle du narrateur/auteur, celle des gens dont est brossé le portrait, ou celle d'une région, d'une ville, d'un pays. Tout cela écrit à l'oreille de Mdame T., qui flotte à la croisée de tous ces voyages…

À Manille comme dans la pénombre de la loge avant l’entrée en scène, sur le pont de la Jeanne comme dans la paix d’un paysage somalien, Madame T. est là. Toujours là, destinataire polymorphe, cumul de figures féminines tantôt de chair tantôt abstraites – compagne rêvée, amante invitée au seuil des nuits parce qu’un homme n’est rien sans la Femme, spectatrice aussi que l’acteur espère compter parmi le public, tendre et intransigeante, toujours compréhensive, silhouette encore floue du personnage que le romancier va s’évertuer à incarner par ses mots mais encore un peu dame blanche, et idéale déité qui ne cesse de se dérober à l’attente… Toujours Madame T. mais jamais pareille à elle-même – elle est la subreptice inconnue en habit de deuil et portant voilette que l’on aperçoit, recueillie et en retrait, dans toutes les scènes de funérailles et qui s’évanouit dès que l’on se risque à poser le regard sur elle.

Madame T. a, à l’évidence, un statut onirique. Mais convier le rêve à la table des évocations de la réalité justifie-t-il que l'on inscrive en quatrième de couverture le mot "roman", alors qu'il n'y a apparemment pas fictionnalisation du récit ? Si l'on est bien dans le registre de l’œuvre littéraire avec ce que cela implique de reconstruction pour parvenir à transposer par l’écriture ce qui a été ressenti, éprouvé, pensé, rien ne confirme que l'on soit dans celui du "roman".

Je ne pense pas que Cher amour supporte l’étiquetage catégoriel ; c’est pour moi, tout simplement, un très beau texte littéraire qu’on lit comme on voyagerait au long cours – un jour ici, le lendemain ailleurs ; maintenant au théâtre et peu après dans les ruelles miséreuses de Manille ; au milieu de l’océan, et jusqu’au secret de la chambre d’hôpital. D’une rive à l’autre de ces mondes traversés on sent, à chaque page, une même ouverture de tout l’être à ce qui l’entoure et à ce qui roule en ses tréfonds. Et d'un bout à l'autre du livre se goûte ce talent continu à infuser dans l’écriture la riche gamme des sensations éprouvées.

Bernard Giraudeau, Cher amour, Métailié, mai 2009, 272 p. – 17,00 €.

Partager cet article

Repost 0
Publié par Yza - dans Chroniques
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Voir ou ne pas voir...Chercher à voir ou pas...
    . .. ou les scories d'une sortie photo ratée – ratage relatif puisqu'il en sort ce qui suit. Dimanche 8 octobre. La lumière est belle sous les gris en tumulte du ciel parfois liserés d’un mince rehaut de clarté jaunâtre. Le temps est calme, à peine froissé...
  • In extremis
    Plus que quelques heures avant que soit irrémédiablement (vous entendez? —diablement! et en effet c’est bien de malignité qu’il s’agit quand s'évoque l'implacabilité du temps passant) consommé ce dernier jour de septembre et rien encore n'a été déposé...
  • Rétro-journal sarladais en ... épisodes
    ÉPISODE 2 Vendredi 4 août18 heures. Dans une heure débutera la représentation au Plantier. La chaleur est écrasante et le ciel d’un bleu obstiné, têtu. Le soleil, à 19 heures, sera encore assez haut pour faire taire les ombres qui pourtant s’allongent...
  • Petite pensée déprimée
    Trouver le chemin qui mène du percept, ou de la pensée, au texte puis en couvrir la distance de bout en bout… cela m’est chaque jour plus difficile. Et je ne fais guère plus que rêver mes phrases au lieu de les écrire – rêvées, encore intangibles, elles...
  • Rétro-journal sarladais en … épisodes
    La 66e édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat s'est achevée le samedi 5 août. Dès le lendemain s'esquissait quelque chose qui semblait bien se tenir au long d'une ligne d'écriture qui ne demandait qu'un peu de constance pour se réaliser en...

Pages