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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 08:46

Songer que la pièce de Molière se borne à railler une certaine manière de révérer la science et le beau langage, que Philaminte n’est qu’une femme savante poussant jusqu’au ridicule son goût pour la philosophie, relève d’une vue trop courte. D’autres aspects sont à percevoir que précisément Arnaud Denis met en lumière dans ses notes d’intention. D’abord cela que l’affrontement entre contempteurs du monde matériel tenant des propos analogues à ceux des ascètes – Le corps, cette guenille, est-il d’une importance / D’un prix à seulement mériter qu’on y pense (Philaminte, II, 7) – et ceux préférant le confort quotidien aux joies de l’esprit est, au-delà du débat dialectique opposant l’âme et le corps, le prétexte pour le dramaturge à tisser de forts rapports conflictuels entre les membres d'une maisonnée :
Car si Molière nous met en garde, sans prendre parti, contre une forme de culture de l’esprit qui nous ôterait tout bon sens, il décrit avant tout une famille en pleine crise. (A. Denis).

Au cœur du conflit – son épicentre si l’on veut : Philaminte. Savante certes et soucieuse qu’autour d’elle on le soit aussi, mais surtout maîtresse femme – pire : c’est un vrai dragon dit d’elle Chrysale son époux (II, 9). En effet : véritable virago, elle semble cacher les hauts-de-chausses sous ses jupes et gouverne son monde en conséquence – par exemple en déterminant qui sa fille cadette devra épouser. Son statut est celui habituellement dévolu aux hommes – ce fut donc un homme qui incarna Philaminte à la création de la pièce, et Arnaud Denis reprend à son compte cette tradition en confiant le rôle de Philaminte à Jean-Laurent Cochet.

De tous les personnages convoqués par Molière, parmi les trois en particulier qui crèvent les planches dans cette mise en scène, Philaminte vient en tête, à qui Jean-Laurent Cochet confère une sorte d’autorité placide contre laquelle personne ne songerait à s’élever. Là où, lisant le texte, on attendrait peut-être des éclats de voix, des intonations claquantes et péremptoires, des gestes secs, Jean-Laurent Cochet apporte une présence, une souveraineté massive et tranquille qui n’a pas besoin de hausser le ton pour s’imposer. Philaminte est là, elle prononce – et cela suffit.
Face à elle Chrysale pourrait ne pas exister, retranché derrière ses lâchetés et ses colères vite balayées comme fétus de paille. Ici Jean-Pierre Leroux met tant d’intensité à faire valoir les contradictions de cet homme que, du coup, l’époux de Philaminte acquiert une aura que l’on ne perçoit pas à la lecture. Il faut le voir s’emporter, tonnant et jetant livres à terre pendant le repas qui occupe une partie du deuxième acte, affirmant qu’instruire les serviteurs les empêche de bien remplir leur fonction – surveiller la cuisson du rôt et saler à point le pot – pour, tout de suite après, n’avoir plus qu’un humble filet de voix quand il avoue, penaud, à son frère Ariste que oui, il a bien eu un entretien avec sa femme mais que non, il n’a pas plaidé la cause de Clitandre…

Quant à Trissotin, qui pourrait n’être qu’un fat ridicule, il est un personnage fascinant, charismatique – inquiétant presque – qui ne bascule jamais dans le comique pur malgré ses gestes et son langage aux raffinements outrés.
Ferment la bouche au rire facile du spectateur sa silhouette longiligne à la gracilité accentuée par les vêtements noirs près du corps dont l’élégance est rehaussée d’une luxueuse veste à basques de velours moiré rouge sombre évoquant la robe obscure et rubescente d’un vin capiteux ; ses doigts arachnéens chargés de bagues et agités avec une délicatesse affectée comme s’il fallait broder autour de vers et de propos par trop choisis l’indispensable dentelle qui en révélera le sel attique… Trissotin est plus proche du dandy décadent finiséculaire* que du pédant grotesque et risible à la mode Grand Siècle – pourtant il n’est en rien "hors de saison" parce que c’est son caractère qui est ainsi saisi puis exposé dans toute sa complexité, non l’ancrage dans une époque donnée.
L'on voit bien qu’Arnaud Denis a davantage cherché à montrer des individus et des rapports de force virulents [tissés] entre les personnages (A. Denis) qu’à ressusciter une période et ses travers de mœurs châtiés par le rire. Le siècle cependant n’est pas ignoré ni aboli : les costumes et les intermèdes musicaux signalant les passages d'un acte à l'autre sont là pour le rappeler.

Ici un mot du décor s'impose - un décor a priori sobre, se tenant à la lisière de l'intemporalité et de l'empreinte d'époque et n'invitant pas à l'extrapolation symbolique, mais qui interroge : les parois de bois clair ont des lignes curieusement biaisées, un grand miroir accroché en fond de scène, légèrement penché vers l'avant, dédouble partiellement ce qui se joue sur le plateau... Ne serait-ce pas une métaphore du gauchissement infligé au bon sens par une science mal digérée ? Et ce miroir, ne représenterait-il pas le regard scrutateur que Molière a posé sur la société de son temps, et aussi celui, distancié mais non moins scrutateur, du metteur en scène d'aujourd'hui ?
 
C’est la deuxième fois qu’Arnaud Denis et ses Compagnons de la chimère s’emparent d’une œuvre de Molière. Après de décoiffantes et toniques Fourberies de Scapin, où le metteur en scène incarnait un Scapin bondissant, tout en énergie fluide, roué tel un chat qui aurait mêlé ses talents à ceux d’un singe facétieux, voilà des Femmes savantes aussi brillamment mises en scène. Les cinq actes se déploient vivement - avec néanmoins des pauses permettant aux subtilités du texte d’infuser l’esprit du spectateur -, habités par des personnages individualisés avec finesse.
Peut-être trouvera-t-on que l’on n’entend pas assez la musique des vers si bien scandés par Molière. Mais leur coulée dans l’allure propre à la conversation met en valeur ce qu’ils véhiculent de la personnalité des locuteurs : les Compagnons de la chimère ont manifestement préféré tirer d’eux leur part humaine que souligner leur perfection littéraire, celle-ci étant acquise de toute façon. Le spectacle, parfait exemple de travail personnel et inventif, montre avec éclat que l’on peut respecter la lettre d’un texte ancien et fameux tout en en proposant une lecture, une interprétation très actuelles rafraîchies par le point de vue affirmé d’un metteur en scène talentueux.


Les Femmes savantes
Comédie en cinq actes de Molière (1672)
Mise en scène :
Arnaud Denis
Avec :
Marie-Julie Baup, Baptiste Belleudy, Jonathan Bizet, Jean-Laurent Cochet, Arnaud Denis, Nicole Dubois, Alexandre Guansé, Jean-Pierre Leroux, Anne-Marie Mailfer,  Bernard Métraux, , Stéphane Peyran,  Elisabeth Ventura.
Décor :
Edouard Laug
Costumes :
Virginie Houdinière
Lumière :
Laurent Béal
Durée :
1h50 environ

Jusqu’au 24 octobre 2009 au Théâtre 14 – Jean-Marie Serreau, 20 avenue Marc  Sangnier 75014 Paris. Tel : 01 45 45 49 77.

* - Finiséculaire : je remercie au passage les Ames d’Atala pour m’avoir soufflé ce mot sublime qui sans doute eût ravi jusqu’à la pâmoison Philaminte et ses semblables…

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Publié par Yza - dans Chroniques
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