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30 août 2009 7 30 /08 /août /2009 11:04
Javançai ainsi à tâtons pendant un long moment, trébuchant, les bras tendus en avant pour tenter d’agripper troncs et buissons, errant au milieu des ténèbres et des émanations de moisissures de ce fouillis végétal, jusqu’à ce que j’aperçoive soudain, dans une joie indicible, une lueur.
(Paul Busson, Le Marais aux sorcières)

Invité par un ami à venir profiter des charmes d’une maison sise en un lieu calme et retiré quelque part dans les Alpes autrichiennes, un randonneur perd son chemin au beau milieu d’une tourbière ; surpris par une brume de plus en plus dense, il ralentit et finit par ne plus pouvoir ni  avancer ni revenir sur ses pas… la nuit commence de tomber, l’angoisse le gagne, il se heurte à un tronc d’arbre, s’en trouve étourdi et pris de faiblesses… mais il aperçoit une lueur et cela ranime ses forces. Cette lumière brille à la fenêtre d’une modeste cabane ; son occupant, un vieillard flanqué d’un chien imposant, lui ouvre la porte et l’accueille en son logis. Un indéniable réconfort, certes. Mais agrémenté de l’inquiétant récit que lui rapporte le vieil homme des très étranges événements dont il fut jadis l’un des principaux acteurs et qui vit quelques habitants locaux se transformer en bêtes de la forêt…

Usant d’un schéma narratif cher aux conteurs et nouvellistes – un narrateur relatant un voyage au cours duquel, s’étant égaré, il est recueilli par un hôte qui se mue à son tour en narrateur et le gratifie d’un récit plongeant dans le passé – l’écrivain autrichien Paul Busson (1873-1924) offre, avec ce Marais aux sorcières publié en 1923, une nouvelle où foisonnent quantité de thèmes et de motifs qui, issus pour la plupart de sources folkloriques très anciennes, traversent de larges pans de la littérature de l’étrange et du féerique. L’on identifie, pêle-mêle, le caprice météorologique qui trouble les perceptions – ici, la brume et le rideau de pluie, qui rappellent les intangibles frontières entre l’ici-bas et l’au-delà des légendes celtiques –, le vieillard solitaire instruit des mystères sylvestres– là encore on songera aux nains, géants et autres ermites peuplant les forêts que parcourent les chevaliers errants –, la zone géographique inhospitalière frappée d’interdit parce que théâtre de faits étranges – le marais aux sorcières dont le randonneur doit à tout prix se tenir éloigné –, la femme fée en qui se rencontrent Circé et Mélusine…

Si cette nouvelle de Paul Busson procure par elle-même un délectable moment de lecture à tout amateur de contes fantastiques, elle est aussi le principal "aliment" d’une très belle étude que Michel Meurger consacre à la fois aux différentes figures de femmes louves et à ce milieu fort propice aux mirages que sont les marais. L’étude s’appuie par ailleurs sur un texte secondaire inséré à la suite du Marais aux sorcières – un passage tiré d'un roman inédit en français que Friedrich de la Motte Fouqué, autre auteur autrichien, publia en 1812, Der Zauberring (L'Anneau magique). Un extrait de quelques pages seulement où l'on retrouve une femme louve, quittant pour un temps le monde des créatures féeriques auquel elle appartient pour se lier à un jeune chrétien qui, au bout du compte, la perdra.

Peut-être un peu pédagogique avec ses parties dûment intitulées et son imposant apparat critique – pas moins de neuf pages de notes pour un texte qui en compte, lui, à peine plus de trente – cette étude est remarquablement construite et témoigne d’une vaste érudition aussi bien que d’un bel art de plume – il n’est, à cet égard, que de lire le titre qu’il donne à son essai ("La Contesse louve en ses paluds") et la phrase qui le clôt : Le pur visage de Diane y grimace en masque de loup. Débutant par une brève biographie de Paul Busson, elle procède ensuite par élargissements successifs et se nourrit d’investigations littéraires, folkloristes et linguistiques des plus passionnantes. Elle ferme à merveille l'ouvrage dont l'architecture intérieure, habilement agrémentée d'illustrations, est similaire à celle de la revue.

On rattachera cet ouvrage à quelques numéros de la revue. D'abord le septième, paru en octobre 1999, dans lequel figurent une nouvelle de Paul Busson, "Les Joyaux de Tormento", ainsi qu’un autre extrait de L’Anneau magique de F. de la Motte Fouqué, "Le Charbonnier et la déesse". Quant à la thématique sorcellaire, elle renvoie bien sûr au numéro 16, dont une grande partie est occupée par un volumineux dossier consacré à la sorcellerie dans la littérature allemande et germanophone – mais les figures de femmes louves ramènent avec une même évidence à ces "amateurs in suffering" dont nous entretient le n° 14, publié en juin 2007, et parmi lesquels se distinguent quelques exemples mémorables de femmes cruelles n’aimant rien tant que se repaître de la souffrance d’autrui.

Cette toute nouvelle activité éditoriale (voir à ce sujet l'e-terview de Xavier Legrand-Ferronnière) poursuit, complète et enrichit le projet développé depuis plusieurs années par la revue et, de même que la lecture de deux ou trois de ses numéros impose très vite l’idée que se crée de livraison en livraison une continuité ne souffrant pas de brèche, une simple approche du catalogue des parutions livresques suffit à convaincre que livres et revue marchent de concert. Tous sont pareillement indispensables pour vraiment comprendre et apprécier à leur juste mesure les intentions et ambitions de l’équipe du Visage Vert.


Paul Busson, Le Marais aux sorcières (suivi de "La Louve blanche", de Friedrich de la Motte Fouqué – extrait de son roman L’Anneau magique – et d’une étude de Michel Meurger, "La comtesse louve en ses paluds". Textes traduits de l'allemand par Elisabeth Willenz et Isabelle David), éditions Le Visage Vert, juin 2009, 118 p. – 11, 00 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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