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17 août 2009 1 17 /08 /août /2009 12:43
Un plateau quasi vide s’expose aux spectateurs sur la scène des Enfeus tandis qu’ils s’installent : un carré blanc est peint au sol et, disposés autour de lui, une table, deux chaises, des sièges - éléments de mobilier résolument contemporains aux lignes épurées : structures métalliques, assises de couleur neutre, formes géométriques et anguleuses. Rien qui évoque quelque "idée de la Grèce antique", rien non plus qui feigne de figurer l’espace - orchestra, skéné… - où étaient joués les spectacles dramatiques au Ve siècle avant J-C ou qui tente de représenter le "lieu de l’histoire", soit le palais de Créon.
Au fur et à mesure que paraîtront les comédiens, l’on verra que leurs costumes répondent au décor : à l’évidence contemporains, surtout frappants par l'austérité de leur coupe et la neutralité de leurs teintes - longue jupe sombre, haut moulant rouge brique à col roulé et manches longues pour Antigone, pantalon et haut noirs pour Ismène, T-shirt, veste et pantalon noirs pour Créon… Tout ce qui pourrait marquer trop fortement l’époque ou le lieu est évité - sur la scène comme dans le texte l’on est dans l’espace du mythe, au-delà de toute définition chronologique ou géographique par trop précise. Intemporalité, universalité : sont ainsi contournés les écueils - folklorisation facile, ou reconstruction historico-archéologique risquant l’erreur - sur lesquels pourraient s’échouer des mises en scène indiciellement plus connotées. Sans doute la décision de ramener l’ensemble du texte à un seul mode d’énonciation - la parole dite - et d’effacer, ce faisant, la distinction entre chant et discours parlé telle qu’elle s’opérait du temps de Sophocle relève-t-elle de ce même souci de ne pas travailler dans le sens d’une reconstitution muséale si l’on veut de la représentation tragique pour mieux privilégier la valorisation des beautés poétiques du texte en même temps que la dimension mythique - donc universelle et intemporelle - de l’argument.


Avoir ainsi orienté la mise en scène a aussi pour avantage de gommer la distance qui s’est creusée entre ce que pouvait signifier une tragédie au temps de Sophocle et ce qu’elle véhicule aujourd’hui - une distance moins imputable aux vingt-cinq siècles écoulés qu’à la différence de contexte : la tragédie, à l’origine donnée pendant des fêtes religieuses - les Dyonisies - est maintenant représentée dans un contexte profane et, de surcroît, devant un public qui n’a plus le moindre lien spirituel avec le panthéon des anciens Grecs. Quel serait alors le sens d’une tentative d’imitation littérale des principes de représentation - du moins tels que les spécialistes sont en mesure de les décrire ?

Dans la vacuité du décor s’affrontent moins des personnages que des forces ; l’une apparemment plus flexible que l’autre et par qui l’évolution, le mouvement - le progrès ? - peut advenir mais toutes deux à un moment fragilisées par l’afflux d’émotions humaines. Un infime frisson glacé face à la mort pour Antigone, la douleur causée par la perte d’Hémon et d’Eurydice pour Créon. Les comédiens ont tous ce talent de rendre perceptibles, par leur jeu et leur façon de dire, les fissures, les interstices dans lesquels fibrillent le doute ou la peur susceptibles de briser la détermination affirmée ; l’on entend à la fois la force des valeurs énoncées - la part abstraite - et les vacillements humains. Par ailleurs, les modulations de leur diction, soutenues par une bande son d’une extrême discrétion, soulignent les qualités littéraires du texte de Sophocle tel que traduit par Florence Dupont. Et leurs déplacements, par moments lents comme des errances de spectres, puis s’accélérant par de brusques saccades, achèvent de porter les paroles au lieu de les occulter comme cela arrive parfois quand trop d’agitation habite le plateau. Cette gestion minimaliste des mouvements s’allie à la nudité de l’espace pour permettre au texte aussi bien qu’aux gestes de propager toute leur signification, littérale et symbolique.


Il peut paraître injuste de distinguer, dans un spectacle si équilibré, une figure plus qu’une autre. Pourtant je ne puis me défendre de retenir, entre toutes, non pas Antigone, ni Créon, mais Tirésias. Inquiétant, fascinant Tirésias ! Surgissant sur scène comme une faille de nuit, vêtu d'un  pardessus, ses yeux aveugles couverts d’impressionnantes lunettes noires et rondes, portant son guide dans ses bras - pas un enfant mais, étroitement serrée contre lui, une marionnette dont il meut d’une main la tête au visage figé mangé par de grands yeux sans regard : on ne saurait imaginer plus angoissante représentation de la voix des dieux, du Destin.

La rigueur de la mise en scène de René Loyon m’évoque, rétrospectivement, l’implacable ascétisme des ultimes compositions suprématistes de Malewicz - peut-être, au fond, suis-je simplement amenée vers ce rapprochement par le carré blanc tracé au sol : il n’y a plus rien d’ornemental qui sépare le sens, la puissance de l’œuvre de celui qui la reçoit. Le texte de Sophocle tel que nous le transmet Florence Dupont en est magnifié, d’autant qu’il est  merveilleusement interprété par des comédiens qui parviennent à maintenir leur jeu dans une sorte d'ardeur retenue, et justement nuancée. L’on est subjugué. Écrasé presque, comme les héros le sont par le poids de leur destinée…

Antigone
Texte de Sophocle traduit par Florence Dupont (L’Arche éditeur)
Mise en scène :

René Loyon
Avec :
Jacques Brücher, Marie Delmarès, Yedwart Ingey, René Loyon, Adrien Popineau, Claire Puygrenier
Dramaturgie :
Anne Paschetta
Conseils scénographiques :
Isabelle Rousseau
Lumières :
Laurent Castaingt
Costumes :
Nathalie Martella
Durée :
1h40
Produit par la compagnie L.R ; coréalisation Théâtre de l’Atalante (Paris).

Un petit arrêt plamonais vous éclairera sur des choix dramaturgiqques qui, peut-être, vous "interpellent"...

NB - Antigone va poursuivre son parcours en tournée, notamment en région parisienne. René Loyon et sa compagnie présenteront en novembre-décembre Soudain l’été dernier de Tennessee Williams au théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes.

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commentaires

LLT 17/08/2009 17:41

Récemment, j'ai entendu un critique littéraire dire que l'écriture d'Anouilh avait vieilli. Je suis soulagée de constater que les artistes pensent autrement. Antigone reste une de mes pièces préférées.

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