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6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 11:35
Après Romain Bouteille, le théâtre a, une fois de plus, levé le poing aux Enfeus. Non plus en alexandrins mais en chansons et en musique, et sans autre engin explosif que le poids des mots. De la mazarinade en appelant rien moins qu’à la pendaison du cardinal à la blanche tranchée d’Apollinaire, monstrueuse Vénus, c’est un vaste répertoire de la révolte chantée ou poétisée qui est repris avec un formidable dynamisme par quatre comédiens masqués, surmaquillés et costumés hors du temps et des genres. Couleurs vives et cumul d’étoffes par superpositions et bariolages pour les costumes, masques qui épaississent les visages et sculptent des traits à gros reliefs accusés encore par les fards : le patchwork visuel est sidérant où l’on retrouve, pour chacun des personnages par ailleurs fortement individualisés, un indéfinissable mélange d’allusions aux grands archétypes du spectacle vivant, depuis les clowns aux emplois du théâtre en passant par les figures de la Commedia dell’arte ou de Guignol, le tout relevé sans doute d’un zeste de Carnaval, fête populaire par excellence et territoire privilégié du masque. Toutes références auxquelles fait écho le décor, conçu de telle manière qu’il rappelle tout à la fois le cirque, le cabaret, les tréteaux de foire, la salle de théâtre… et la loge du comédien avec ses petites ampoules rondes. La révolte est elle aussi chromatiquement suggérée en même temps que l’univers théâtral : les tentures sont d’un rouge profond.

Divers instruments de musique attendent sur scène que l’on vienne les saisir et tirer d’eux les mélodies qui porteront les chants. Mais la représentation s’ouvre sans tambour ni violons : tout l’espace s’emplit de la voix prêtée à une petite marionnette mue à vue par deux comédiens se tenant en retrait, à demi cachés dans la pénombre – un homme noir costumé comme pour un récital de jazz et qui dit un poème de Léopold Sedar Senghor. Il s’efface pour revenir tout à la fin et dire un poème en créole de Firmin Viry. Convoqués en ouverture et en clôture du spectacle, ces poèmes sont ainsi magnifiés – et les transmettre par le truchement d’une marionnette semble symboliser le mépris dans lequel le peuple noir est tenu depuis des siècles par les grandes puissances. Magnifique et émouvant.

Puis surviennent les masques – l’on identifie un aristo en redingote queue-de-pie doublée d’écarlate, pantalon à sous-pieds, gilet et bottines, un vieillard cacochyme, une sorte d’auguste à la tignasse rousse quelque peu mise à mal et aux sourcils broussailleux, enfin une demoiselle à la chevelure de laine, arborant des joues pleines qui pourtant n’évoquent pas l’aisance confortable… Des jeux s’installent entre les chanteurs-musiciens – l’aristo paraît être un peu le leader de la troupe, le vieillard celui qu’il faut constamment rappeler à l’ordre… - et tissent, grâce à de petites sutures textuelles souvent drôles, une sorte de continuité narrative qui vient juste en soutien et n’éclipse jamais ce qu’expriment les textes.


Entre deux chants invectivant les oppresseurs, pendant un très bref intermède muet, quatre mains surgissent au-dessus du fronton – retour à une forme épurée, la plus élémentaire qui soit, du langage gestuel. Trois miment la production accélérée, la quatrième la surveillance du travail. L’une des "travailleuses" fatigue, la "surveillante" sévit et frappe. Le travail reprend, plus vite. Puis la lassitude interrompt à nouveau la production – pas pour longtemps : le maillon faible est impitoyablement frappé à mort. Alors les deux mains encore laborieuses réagissent, les poings se serrent et l’assassin est éliminé. Victoire des opprimés qui se congratulent… et puis l’un prend de l’ascendant sur l’autre – et le même jeu recommence, à deux cette fois : un qui est à la peine et l’autre qui domine. Sans un mot, avec des gestes on ne peut plus simples, tout est dit du devenir des insurrections.

Au moment de saluer, les comédiens tombent les masques, au sens propre de l’expression. Quelle surprise alors que de découvrir de gracieux visages, jeunes et rayonnants ! Si l’aristo, l’auguste et la demoiselle mettent un peu la puce à l’oreille par la limpidité de leurs voix, l’étonnement en revanche est énorme face au vieux Léopold, dont on n’aurait jamais pensé, à l’entendre parler et chanter rauque, les mots plus rocailleux encore quand il les trempe, pour dire Couté, dans les rondeurs bougonnes et refermées sur leurs voyelles d'un dialecte patoisant, qu’elle pût émaner d’un jeune homme aux traits si finement réguliers…

Ainsi que le soulignera Rémi Bichet, Le Cabaret des Engagés n’est pas un "spectacle politique" en cela qu’il ne véhicule pas une parole prosélyte, sûre d’assener d’irréfutables certitudes ; l’intention n’est pas d’affirmer mais de transmettre une matière propre à éveiller les consciences – en l’occurrence un patrimoine poétique – et d’inciter, de la sorte, à s’interroger, à réfléchir, à changer peut-être le regard que l’on porte sur la société actuelle et ses fonctionnements. C’est, pour reprendre l’heureuse expression du comédien, un "spectacle citoyen" qui, par-delà les charges contre les possédants et les nantis, s’élève contre toute forme d’oppression, du délit de sale peau et de l’esclavage aux asservissements plus sournois auxquels soumet la société mercantile – sans trop d’illusions cependant quant à la nature humaine : si parole est donnée aux opprimés ils ne sont pas angélisés pour autant.

Loin de nuire à la portée des textes interprétés, la mise à distance de leurs charges parfois d’une extrême violence par les costumes, les masques, le cadre même de la représentation cabaretière les rend au contraire plus touchants ; les plus anciens sont vigoureusement rappelés à la vie et les plus récents rendus à une force première par le talent des quatre artistes, pareillement excellents au jeu dramatique, au chant, et à l’interprétation musicale. Les spectateurs enthousiastes se sont levés pour les acclamer ; sans être certain que les consciences aient été durablement secouées, au moins peut-on affirmer que les quatre de L’Hyperbole à trois poils ont, pendant plus d’une heure, offert un grand bonheur à leur public.

Le Cabaret des Engagés
Chansons et poèmes de Guillaume Apollinaire, Boris Vian, Léo Ferré, Léopold Sedar Senghor, Firmin Viry, Les Têtes Raides…
Mise en scène :
Nicolas Ducron
Distribution :
Rémi Bichet (chant, contrebasse, kayamb, baglama, kouika, Ngoni, guitare) ;Nicolas Ducron (chant, accordéon, saxophone, flûte irlandaise, guitare) ; Priscille Pacoud (chant, alto, violon, basson, ukulélé) ; Laurent Soffiati (chant, grosse caisse)
Costumes et masques :
Martha Romero
Lumières :
Paul Beaureilles
Marionnette :
Antonin Bouvet
Durée :
1h15
Compagnie L’Hyperbole à trois poils

Représentation donnée le lundi 3 août au Jardin des Enfeus.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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