Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 11:10
Romain Bouteille ne se sera pas longtemps arrêté à Sarlat : présent le jour de son spectacle pour en donner un avant-goût à Plamon, il était déjà reparti le lendemain vers d’autres planches quand débutèrent les rencontres matinales. Très largement alimentées par les problématiques politiques et les attitudes contestataires, elles l’auraient sans doute été davantage encore si Romain Bouteille avait été là pour croiser le fer des mots avec les spectateurs… En son absence, Jean-Paul Tribout brossa de cet ami de longue date un portrait chaleureux – mais sans concession : Nous sommes rarement d’accord, précisera-t-il – qu’il compléta par une brève histoire du Café de la gare et l’évocation de quelques souvenirs pimentés d’anecdotes pittoresques. Son talent de conteur offrit ainsi un heureux contrepoids aux débats idéologiques qui très vite s’étaient amorcés – il y eut d’abord de pertinentes mises au point qui clarifièrent le concept d’anarchie puis, à la suite d’une contextualisation historique opérée par Michel Mourlet à travers un retour sur les années d’avant-guerre, les conversations, insensiblement, quittèrent le théâtre pour regarder vers les extrémismes, la mondialisation, les multinationales, etc. Jean-Paul Tribout intervint alors pour rappeler que l’on était là pour parler d’un spectacle et non pour défendre ou attaquer tel ou tel principe idéologique. Cependant, ajouta-t-il, le simple fait que l’on puisse argumenter autour de ce spectacle, que l’on puisse être choqué par ce qui y est dit, c’est déjà une réussite, ça montre que ce n’est pas de l’eau tiède. Quand un spectacle permet ainsi la discussion à chaud, le lendemain, je me dis que le théâtre a rempli sa fonction et ce n’est pas du "théâtre de digestion" que l’on a proposé au public.

Contrastant avec la riche distribution de Romeo & Juliet qui, joué la veille sur la place de la Liberté, rassemblait neuf comédiens pour incarner plus de trente personnages, Romain Bouteille allait être seul en scène pour ne représenter que lui-même. Enfin pas tout à fait…
Je ne me représente même pas, là-dedans, et on ne saura jamais quelles sont mes opinions à travers cette pièce. C’est le théâtre de la méchanceté pour elle-même ; le bonheur, pour moi, c’est de pouvoir critiquer les autres, mais je n’exprime pas vraiment d’opinion à leur égard. Ce n’est pas Romain Bouteille qui parle, mais le personnage qu’il incarne – je suis vengé par procuration, en quelque sorte.
Cette pièce a été écrite il y a sept ou huit ans. C’est difficile d’être plus précis parce que j’ai toujours plusieurs spectacles qui tournent simultanément, et je traite toujours le même thème, c’est-à-dire l’anarchie, ou comment détruire les systèmes organisés qui sont des nuisances à l’état pur. On peut dire que c’est toujours la même plaidoirie dans le fond, mais les formes changent parce que je trouve de nouveaux arguments. Ici, il s’agit d’une sorte d’ivrogne, un acteur qui ne supporte pas la pièce dans laquelle il doit jouer. C’est une pièce engagée, à gros budget, mais il ne supporte pas son rôle – et pour cause : il n’a qu’un truc à dire : "Madame est servie." Alors, seul dans sa loge, il se trouve un public à lui, un public imaginaire, et il déblatère sur tout – le théâtre en particulier.
Quand on est subventionné, on ne cesse pas d’être libre, mais on n’a plus rien à dire. Ce n’est pas exactement la "loi de l’affamé" selon laquelle un artiste doit avoir faim pour avoir du talent ; disons que, le talent étant fragile, avoir faim est une condition nécessaire à son développement, mais pas fatalement suffisante… Du point de vue de mon personnage, tous les subventionnés sont dépourvus de talent. Mais tous les non-subventionnés ne sont pas forcément talentueux.
Un même sillon creusé depuis les tout débuts que ces emportements contre tout ou presque ?
Oui, j’ai trouvé un endroit où s’applique bien le plaisir de démonter un moteur puis de le remonter. C’est ça la base de mon système. Ce qui m’intéresse ce sont les clés des systèmes, pas d’apporter un remède aux maux de l’humanité. Je ne peux pas faire ça – et ce que je ne peux pas faire ne m’intéresse pas.

"Ce n’est pas moi, c’est lui !" - cette posture si fréquente dès lors qu’il s’agit pour un auteur de fiction d’établir le distinguo entre lui et le personnage auquel il donne la parole ne manqua pas de faire réagir Michel Mourlet :
Tous les écrivains de fiction qui mettent en scène des personnages qui les reproduisent tout de même un peu disent ça – c’est comme une règle absolue : ce n’est pas "moi", c’est le personnage ! Dans un roman, dans une pièce de théâtre, ce n’est jamais – ou très très rarement – l’auteur qui s’exprime, mais "le personnage". Et ainsi l’on se dédouane de toute critique éventuelle.
Se dédouaner ? Dans le cas de Romain Bouteille, rien n’est moins sûr : à en croire Jean-Paul Tribout instauré porte-parole de l’intéressé, si l’auteur avait exprimé son point de vue sans passer par le truchement de cet acteur aigri, les propos auraient été… beaucoup plus violents !

De l’anarchie, du processus de déconstruction/reconstruction… et de quelques autres considérations idéologiques...
Michel Mourlet :

Sur sa critique de la démocratie, je n’ai rien à dire : elle est parfaite. Mais on peut lui reprocher de ne prôner que la démolition, sans rien proposer ensuite pour reconstruire. Romain Bouteille est proche de ces grandes figures de révoltés, de rebelles, qui passent leur vie à engueuler leurs contemporains, à leur dire leurs quatre vérités… Il m’évoque un peu Diogène ; je l’imagine très bien sortant de son tonneau avec une lanterne à la main et cherchant un homme… Ou bien Paul Léautaud, dans ses entretiens radiophoniques des années 50. À cette époque il y avait des postes de radio dans certains cafés, et quand Léautaud commençait à vociférer dans le micro, des gens se rassemblaient autour du poste pour l’écouter tellement c’était virulent, pittoresque, intéressant. Gide, dans son Journal, dit de Léautaud qu’il fait preuve d’une espèce d’autarcie intellectuelle tout à fait réjouissante ; il le voit comme quelqu’un qui vit complètement refermé sur lui-même – avec malgré tout des yeux pour voir et une bouche pour parler mais fonctionnant mentalement de manière totalement circulaire.
Contrairement à ce qui a été dit jusqu’à présent, il me semble que Romain Bouteille se prend un peu trop au sérieux. Ses propos sont évidemment des gags, mais il y a une pensée derrière à entendre, qu’on ne décortique pas assez. Je crois qu’il y a quelque chose de faussé de ce point de vue et qu’il tend à se prendre pour un philosophe. Il n’est quand même pas Bergson, ni Kant, ni Socrate – et ce qu’il exprime relève plutôt de la philosophie de bistrot. Cela étant, son texte est très plaisant à écouter, il contient des vérités sur le plan économique et politique qui me paraissent frappantes et qui font écho, il faut bien le dire, aux positions que l’extrême-droite défendait avant la Seconde Guerre mondiale – par exemple le combat contre la ploutocratie, le discours contre les multinationales et la collusion entre le pouvoir politique et l’argent, etc. Il se veut anarchiste ; alors que propose-t-il ? "Ni dieu ni maître", puisque tel est le mot d’ordre de l’anarchie? Le problème est que, à ma connaissance, c’est le seul principe politique – on ne peut pas parler, en l’occurrence, de "système" ni de "théorie" – qui n’a jamais été appliqué. Et pour cause : l’univers, à tous les niveaux, depuis les neurones jusqu’au cosmos, se présente comme un système organisé qui, pour fonctionner, est soumis à un ensemble de lois. Donc espérer faire fonctionner la machine sociale en l’absence de lois et de règles, c’est complètement saugrenu.
Petit rectificatif concernant la définition de l’anarchie, étayé par des références à Bakounine et à Fourrier et ses phalanstères, par Jean-Paul Tribout :
L’anarchie n’est pas du tout le règne du n’importe quoi, c’est au contraire un système théorique très pensé, où les décisions pour organiser la société, au lieu de partir du sommet, partent de la base. D’ailleurs, théoriquement, le socialisme se doit d’aboutir à l’anarchie. Et il y a un certain nombre de tentatives qui ont fonctionné plus ou moins longtemps, par exemple des colonies agraires en Catalogne dans les années 30, ce qui a donné lieu à une lutte fratricide avec les communistes qui, au bout du compte, ont eu la peau de l’anarchie espagnole. Il y a eu des expériences similaires en Amérique du Sud, qui ont duré quelques décennies. Les malentendus autour de l’anarchie viennent sûrement de ce que le terme pose problème sur le plan étymologique avec son a- privatif ; il y a eu glissement de sens – "anarchie" est devenu synonyme de "désordre" – et du coup le contenu idéologique véritable s’est perdu de vue.
Quant au rôle d’un comédien, d’un artiste, d’un saltimbanque, ce n’est pas de proposer des solutions, simplement de dénoncer des dysfonctionnements.

Portrait d’un artiste par un artiste – ou Romain Bouteille vu par Jean-Paul Tribout :
Nous nous sommes connus alors que je n’étais pas encore dans le métier – lui en revanche avait déjà une certaine notoriété. Il jouait dans un cabaret minuscule qui s’appelait Chez Bernadette où l’on n’avait pas le droit d’applaudir parce que ça faisait trop de bruit pour l’extérieur ! En fin de sketch, le public claquait des doigts ! Puis il y a eu le premier Café de la Gare ; à ce moment-là j’étais surtout proche de Patrick Dewaere puisqu’on a débuté ensemble. Je n’ai jamais travaillé avec Romain, sauf à l’occasion du tournage du film L’An 01, dont la distribution comprend Depardieu, la future troupe du Splendid, la bande à Gébé et ceux d’Hara-Kiri, etc.

Romain a eu, lui un parcours très personnel – c’est une sorte d’exception dans notre métier : il a traversé les décennies en suivant une ligne qui n’a jamais varié. Il est déjà un personnage en soi ; quand on l’engage on sait exactement sur qui on va tomber. Il demeure égal à lui-même, inflexible dans ses opinions – on l’admet, on l’aime tel quel, je pense qu’il ne serait pas le comédien qu’il est s’il n’était pas ainsi en décalage, et dans une sorte de révolte perpétuelle. Le fait qu’il soit resté aussi entier, aussi injuste parfois, le rend plutôt sympathique en regard de tous ces gens qui prennent la forme du fauteuil dans lequel ils sont assis. Romain est dans l’anarchie pure et dure – et, il faut bien le dire, un peu dans la posture… Il ne discute pas les idées ; il a des certitudes, et c’est tout. Par exemple, lorsqu’on a évoqué hier soir les progrès sociaux, il a défendu sa théorie selon laquelle l’Homme est toujours resté au même niveau, et qu’il n’y a jamais eu de volonté d’améliorer la société mais seulement celle de prendre le pouvoir de manières différentes. De là on a fatalement parlé de la transmission, et son postulat est que seule la désobéissance permet l’éclosion du talent. Personnellement, je pense qu’il y a tout de même des domaines, comme la peinture et la musique, où l’on a besoin d’apprendre d’un maître une technique, un savoir-faire, pour les dépasser. Ce que nous faisons évidemment au théâtre, c’est pourquoi il y a des conservatoires, des cours d’art dramatique… Romain part du principe que dès qu’il y a transmission il y a soumission d’un élève à un maître et que l’intérêt de ce dernier est de maintenir l’élève dans un état d’infériorité par rapport à lui pour ne pas être dépouillé de son statut de maître. Ce qui est un peu spécieux… Je pense que l’on s’accroche à ses idées, que l’on refuse la discussion justement quand on sent qu’il y a des failles dans ses raisonnements.
Voilà des propos qui ne pouvaient laisser Michel Mourlet indifférent ; s’érigeant en ardent défenseur de la transmission du savoir, il rétorquera que seule la parfaite connaissance de ce qui a précédé rend libre et permet l’épanouissement d’une réelle créativité. Et que sans avoir assimilé les bases de tel art que l’on entend servir, on ne parviendra pas à s’exprimer pleinement. Or ces savoirs élémentaires ne se peuvent recevoir que par transmission, et si on ne les acquiert pas, on s’expose à refaire ce qui a déjà été fait, ou à être incapable d’aller de l’avant dans sa propre pratique. Si l’on suit le postulat de Romain Bouteille, conclut-il d’une formule méritant d’être retenue, on se rend esclave de tout ce que l’on ne connaît pas, et l’on risque ainsi de trébucher à chaque instant.

Pour donner le trait final à ces Esquisses, retour à l’artiste par l’artiste…
Jean-Paul Tribout :

Romain toute sa vie, a été un leader – pas un chef, un leader : la différence entre le chef et le leader c’est que le premier demande à ce qu’on lui obéisse en vertu de ses galons tandis que le second brandit son sabre, part à l’attaque, et les autres le suivent parce qu’ils en ont envie. C’est cela qui s’est toujours passé avec Romain : il a été suivi par des gens qu’il a su convaincre, même dans des entreprises complètement folles. Par exemple, après Mai 68, Romain et sa bande (Rufus, Dewaere entre autres) ont décidé de tourner un film. Ils sont partis avec une équipe de tournage quelque part en Ardèche, je crois, mais ça ne marchait pas comme ils voulaient. Un soir, au cours d’une veillée où ils se demandaient pourquoi ils n’arrivaient pas à retrouver l’ambiance particulière qu’ils connaissaient sur scène, ils ont imaginé que c’était à cause des caméras – leur présence changeaient les rapports entre les gens, etc. Alors pendant deux jours, ils ont décidé qu’ils allaient tourner sans caméras. Et ils l’ont fait ! C’est dire à quel point ils étaient capables de pousser une utopie…

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Rétro-journal sarladais en … épisodes
    La 66e édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat s'est achevée le samedi 5 août. Dès le lendemain s'esquissait quelque chose qui semblait bien se tenir au long d'une ligne d'écriture qui ne demandait qu'un peu de constance pour se réaliser en...
  • Bribeloteries
    Des bribes-bibelots de peu, verroteries textuelles que pourtant je ne parviens pas à jeter d’un clic à la corbeille ni, lorsqu’elles traînent à l’ancienne sur des bouts de papier ou gisent demi-mortes en des pages de vieux carnets tout encombrés et conservés...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. En dix-huit scènes...
    Lorsqu'un directeur artistique en poste depuis plus de vingt ans expose la programmation d'un festival à une spectatrice qui elle-même suit ledit festival depuis plus de dix ans, la présentation devient vite réticulaire et naît d’un mycélium se déployant...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. Lever de rideau
    Du 20 juillet au 5 août 2017, le plus ancien festival de théâtre français après Avignon revient pour une 66e édition... Cette année encore, grâce à la générosité amicale de Jean-Paul Tribout qui une fois de plus aura consenti à m'accorder de son temps,...
  • Les lumières parlent...
    Lucrèce Borgia est de ces figures historiques dont la littérature s’empare et qu'elle pare de telle manière que leur être littéraire supplante dans l’imaginaire collectif la personne réelle. Si «Lucrèce Borgia» est un nom qui à lui seul évoque une théorie...

Pages