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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 13:08
Comment réagir quand on est un comédien de talent – du moins à ce que l’on croit – et que l’on obtient, pour tout rôle, celui-là qui ne vous accorde qu’une seule réplique, tenant en ces trois mots ? Le cachet a beau être en or, cela aigrit son homme. Alors, seul dans sa loge attendant le moment d’entrer en scène – l’avantage de n’avoir que trois mots à dire est que l’on dispose de beaucoup de temps libre – cet acteur frustré entreprend de "refaire le monde" devant un public virtuel. Enfin… plutôt de tout faire sauter, rectifie-t-il… Il est vrai qu’avant de prendre la parole, il branche et programme soigneusement ce que l’on devine être une bombe…

Pendant une heure et vingt minutes – pendule au mur comme on dirait montre en main – cet homme va déblatérer sur ses camarades alors en scène puis, glissant des portraits à charge vers des considérations plus générales, dénoncer toute hargne dehors ce qui le dérange dans l’organisation étatique, la démocratie, les agissements des multinationales, le système éducatif, l’emprise des institutions religieuses sur les comportements et la gestion des affaires publiques… Tout passe à la moulinette de sa vindicte, au gré d’images vigoureuses voire vulgaires, tel ce chanoine chiant sur braises, ou ce rat sodomisé par un marteau-piqueur. Mais ces propos prennent une inénarrable saveur car déclamés… en alexandrins ! En alexandrins admirablement dits de surcroît : l’on entend fort bien les diérèses, et brillent à tout moment de surprenantes inversions syntaxiques que l’on ne trouve d’ordinaire que dans les textes confinant à la préciosité. Epicé parfois d’élisions familières ou très orales, le mélange est détonant – d’ailleurs, le spectacle s’achève bel et bien sur une explosion retentissante. Le théâtre est une soupe dans laquelle il convient de ne pas cracher, dit-il à un moment de son monologue. Et en effet il s’en abstient. Pour mieux la faire sauter semble-t-il…

La voix est rauque, granitique, escarpée comme une falaise bretonne, le regard ardent, le rictus sardonique dégainé à tout bout de vers et la gestuelle souvent imprécatrice : le jeu est en harmonie avec le discours, féroce et abrasif, au relief accusé par le puissant contraste entre les colorations triviales et l’inaltérable majesté rythmique de l’alexandrin. Et pour vindicatif qu’il soit, il apparaît clairement que le monologue, très écrit, est aussi finement construit.

L’on notera que, pour canaliser ses critiques virulentes, Romain Bouteille utilise une situation dramatique courante – celle du comédien seul dans sa loge qui médite – et qu’il recourt, à deux ou trois reprises, à ce motif lui aussi courant du trou de mémoire. Oui, l’on est bien au théâtre, à qui, pour le coup, il est rendu hommage. Prenant acte que c’est le personnage qui s’exprime et non "Romain Bouteille" (précision apportée par l’auteur-interprète), on se demande si, outre le plaisir qu’il s’octroie en crachant tout son venin, il ne prend pas d’abord, par ce recours au vers le plus classique de la littérature française, une revanche d’acteur en s’offrant sa tirade héroïque, son Bon appétit messieurs, sa "tirade des nez" - son morceau de bravoure qu’aucun rôle ne lui donnera jamais.

L’intérêt seul décide où sera la morale […]
Quand l’État merdoie, mon droit et mon devoir s’appellent insurrection ! […]
Tout foutre en l’air : voilà l’idée que j’envisage […]
ai-je grappillé çà et là. Il semble que l’on reproche à Romain Bouteille de s’enferrer dans des propos identiques depuis plus de trente ans. Mais s‘il abreuve ainsi les mêmes sillons de sa caustique colère depuis tant d’années, c’est sans doute que les choses contre lesquelles il s’insurge n’ont pas fondamentalement évolué. Ce qui entache les rouages sociaux – collusions entre pouvoir et finance, entre États et églises, puanteur commerciale, prévalence de la soif de profit… – et ce qu’il y a, chez l’individu, de plus petit, de plus minable et de plus révoltant – bêtise, suffisance, égoïsme, racisme, cruauté… – continuent de régner en maîtres. Il est heureux que des révoltés de bonne volonté, comme Romain Bouteille justement, viennent parfois secouer nos léthargies de leur verbe vigoureux et nous rappeler à la vigilance, voire nous inciter à l’action.


Misère intellectuelle
Création, mise en scène et interprétation :

Romain Bouteille
Décor :
Olivier Morbontemps
Lumières :
Frédéric Le Friec
Production :
Scène et Public
Durée :
1h20

Représentation donnée le jeudi 23 juillet au Jardin des Enfeus.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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