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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 14:03
Peu sensible aux féministeries au point d’être parfois, je l’avoue, un rien misogyne et plutôt indifférente aux questionnements sur la féminité ou la "nature féminine" ; n’ayant de surcroît jamais lu le moindre texte de Simone de Beauvoir, je n’avais pas prévu d’aller voir La Ballade de Simone. Ni même de participer au "café philo" organisé juste avant la représentation : il était indiqué que la question directrice serait "qu’est-ce qu’une femme ?" et cela seul m’incitait à la fuite. Pourtant, "l’effet Plamon" joua à plein : lors de la rencontre précédent le spectacle, Michelle Brûlé parla si bien de la pièce que le soir je rejoignais les participants au café philo. Et là, je fus conquise par la manière dont la comédienne mena les discussions : d’une fermeté exemplaire et pleine de tact, elle ne laissa jamais s’installer ni conversations particulières ni véritable polémique ; elle sut de plus apporter de la matière aux débats sans empêcher quiconque de s’exprimer, se bornant à infléchir les propos tenus quand ils semblaient s’éloigner trop des thèmes de fond dont il convenait de ne pas s’écarter. Au bout de compte, ce fut une succession de vrais dialogues, où toutes les voix étaient pareillement audibles – et en quittant ce café philo, je me suis sentie plus riche. Peu après je prenais mon billet pour La Ballade de Simone…

Le parcours de Michelle Brûlé
J’ai d’abord suivi une formation de comédienne au conservatoire, puis, à 40 ans, après la naissance de ma fille, j’ai eu envie de revenir à mes premières amours : la philosophie, à laquelle j’avais renoncé à 17 ans au profit du théâtre. Je suis donc retournée à la fac, tout simplement, où j’ai passé ma maîtrise de philosophie, que j’ai obtenue avec un mémoire intitulé L’art et le corps dans le théâtre de Molière. Puis ensuite j’ai rencontré Dominique Paquet qui m’a mis le pied à l’étrier pour les cafés philo.

Genèse du spectacle
C’est en travaillant sur Le ventre des philosophes [montage de textes de Michel Onfray présenté l’an dernier à Sarlat – NdR] dont Sartre est un des protagonistes, que je me suis remise à lire Simone de Beauvoir. J’ai redécouvert cet auteur avec une grande passion ; j’ai relu Le Deuxième sexe, puis lu ses lettres à Nelson Algren, cet écrivain américain avec qui elle a correspondu pendant près de dix-sept ans. Ces lettres sont un formidable témoignage sur sa vie, ses engagements politiques, sa relation avec Sartre mais aussi sur l’époque, sur ses amis… c’est une façon d’aborder Simone de Beauvoir extrêmement séduisante, et je trouvais que ces lettres offraient une bonne matière pour une adaptation théâtrale. Un jour, quelqu’un m’a affirmé que Simone de Beauvoir avait écrit Le Deuxième sexe parce qu’elle n’était pas heureuse en amour. Or, comme par hasard, au moment où elle écrivait ce livre, elle vivait une passion torride, sexuelle et sensuelle, totale, avec Nelson Algren ! C’est ainsi que m’est venue l’idée de croiser, dans mon adaptation, la grande histoire du féminisme et des femmes au XXe siècle à travers Le Deuxième sexe avec ces lettres d’amour. Des lettres tout à fait fleur bleue, alors qu’en même temps elle écrit Le Deuxième sexe – ce dont elle parle d’ailleurs dans ces fameuses lettres…
Pour monter le spectacle, j’ai fait appel à Odja Llorca, une formidable chanteuse-comédienne, qui partage le plateau avec moi, et à Nadine Darmon, une amie du Conservatoire, qui nous a mises en scène.

… et sa postérité
Les prochaines représentations auront lieu à la rentrée au théâtre de Saint-Maur (dans le Val-de-Marne, en région parisienne) – il y en aura six ; suivront quelques dates par-ci par-là, et la pièce sera très probablement reprise pendant deux mois, en février et mars 2010, au théâtre du Lucernaire à Paris. Une représentation est aussi programmée dans le cadre de la Journée de la Femme, le 8 mars, au théâtre de Versailles.

Le café philo

Avant la représentation, je propose un café philo. Ce n’est pas une conférence, c’est un échange entre les participants et, avec à l’horizon la pensée de Simone de Beauvoir, dans la perspective du spectacle, la question sera "Qu’est-ce qu’une femme ?" puis, de là, les questions afférentes : qu’est-ce qu’une femme libre ? Qu’est-ce qu’une femme amoureuse ? Le principe du café philo, c’est l’échange : on réfléchit ensemble, on s’écoute, on ne prend pas la parole en même temps… quant à moi, mon rôle est simplement de recentrer un peu les interventions, de leur apporter en écho les pensées de tel ou tel philosophe... puis, à la fin, de procéder à une sorte de synthèse de ce qui s’est dit.
L’organisation du café philo est systématiquement proposée aux gens qui engagent le spectacle, et ce sont eux qui disposent. Je trouve que le café philo apporte vraiment quelque chose à la pièce ; les gens qui y participent avant la représentation sont beaucoup plus attentifs ensuite ; le rapport au public en est changé ; il est plus dense.

À propos de Simone de Beauvoir, des femmes, du féminisme…
Michelle Brûlé :

Quand je lis Simone de Beauvoir, ça me parle de manière universelle. Ce n’est pas tant son histoire en elle-même qui nous a intéressées, mais la manière dont elle décrit cette passion, ce sentiment amoureux, ce déchirement… Au fond, on peut presque dire que nous nous sommes servies de Simone de Beauvoir pour traiter de cette question de la passion, des liens du corps et de l’esprit, de ce qu’on fait avec tout ça et de ce qu’on décide de vivre parce qu’on n’a qu’une vie…
Michel Mourlet : Pour moi, Simone de Beauvoir, c’est un peu Bécassine philosophe…

Passé cette formule à l’emporte-pièce lancée la veille, Michel Mourlet a développé, à la suite de la représentation, une passionnante argumentation… peu à l’avantage de Simone de Beauvoir, il faut en convenir puisqu’il conclura, à l’adresse de Michelle Brûlé et d’Odja Llorca :
"Quel dommage de gaspiller autant de talent pour un aussi piètre écrivain"…
Michel Mourlet:
Je voudrais d’abord revenir sur ce qui a été dit de la contradiction qu’il y aurait entre les propos amoureux de Simone de Beauvoir et ses théories féministes, qu’elle énonce dans Le Deuxième sexe. Je ne perçois pas cela comme une contradiction mais plutôt comme une revanche intellectuelle qu’elle prend sur cette servitude acceptée pour montrer que justement, elle n’est pas dupe de ce qu’elle ressent. En second lieu, je pense qu’il faudrait recadrer un peu sa théorie par rapport à l’existentialisme. Pour résumer ce qu’est l’existentialisme je rappellerai que, depuis Platon, on a considéré que, dans les choses telles qu’on les perçoit, il y a une essence qui préexiste à leur existence – c’est-à-dire qu’il y aurait dans une transcendance quelconque des Idées qui descendraient pour s’incarner dans la réalité que nous connaissons et qui seraient ainsi des reflets de la "vraie réalité" que nous ne percevons pas. Puis, à un certain moment de l’histoire de la philosophie occidentale, des penseurs ont affirmé le contraire – cela a coïncidé avec la disparition du divin – à savoir qu’il n’y avait pas d’essence transcendante, mais une existence qui enveloppait tout ce qu’on pouvait connaître de la réalité. De là se sont développées des théories affirmant qu’au milieu de la nature, constituée d’objets divers où essence et existence sont intimement mêlées, se trouve un être à part, l’être humain, qui n’a pas d’essence et qui la construit lui-même, parce qu’il est vivant et libre. Il ne subit aucune détermination et se construit lui-même au fur et à mesure de ses actes – ce qui est évidemment très pratique pour tous ceux qui veulent manipuler autrui : si l’homme n’a pas de "nature", il est complètement malléable et s’il se construit lui-même, ça veut dire qu’on peut aussi le construire de l'extérieur. De plus, ces conceptions ne sont nullement corroborées par la science.
Simone de Beauvoir arrive sur ces entrefaites et puise dans l’existentialisme ce qui peut lui servir – soit la possibilité de dire qu’il n’y a pas de "nature féminine", et que la femme est à construire de toutes pièces, comme l’homme. Mais ce n’est pas Simone de Beauvoir qui a été la première à parler de tout cela ; George Sand, un siècle plus tôt, a dit exactement les mêmes choses – à cela près que, évidemment, elle ne connaissait pas les analyses sartriennes de l’être et du néant. Et si on remonte en arrière encore, on trouve de tout temps des femmes qui revendiquent leur liberté, qui montent à cheval, écrivent des vers, et qui ont toujours fait ce qu’elles voulaient en disant qu’on les empêchait de le faire. Il y a une espèce de légende selon laquelle on empêcherait les femmes de faire ceci ou cela, mais ce n’est pas vrai. Si les femmes sont capables d’accomplir ce à quoi elles aspirent, elles y arrivent très bien. Et j’ajouterai qu’il y a beaucoup d’hommes qu’on empêche de suivre leur vocation ; leur condition d’homme ne lest met pas à l’abri des pressions familiales, sociales ou autres. Il n’y a pas selon moi de raisons particulières de pleurer sur le sort des femmes.

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