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21 juillet 2009 2 21 /07 /juillet /2009 16:49
De dos, assise contre un pilier, une femme lit. On devine une silhouette élancée, un chignon dégageant la nuque, une robe noire à bretelles, des bas à couture et des sandales à hauts talons. Au loin et se rapprochant, une voix féminine fredonne. Apparaît une femme décontractée, chaussée de sandales plates qu'elle jettera vite, vêtue d’une robe noire moulante arrivant à mi-cuisse et dont la large encolure ronde a basculé d’un côté, dévoilant l’épaule. Elle porte un cabas coloré, a l’air de revenir de la plage. Le décor ? réduit à quelques objets – des chaises de métal aux pieds hauts, un accordéon, un lutrin… Une espace que d’abord les deux comédiennes hantent plus qu’elles ne l’occupent, quasi silencieuses si l’on excepte les fredonnements, ou une brève réplique lancée à la cantonade confirmant que oui, elles sont en pause. Puis, à partir du livre que la première est en train de lire s’amorce l’échange – moins un dialogue, lequel suppose que deux êtres se parlent, qu’une sorte de joute où deux êtres parlent. Énoncent. Ainsi commence le voyage croisé entre l’histoire de la condition féminine et les théories que Simone de Beauvoir a développées dans Le Deuxième sexe et les lettres passionnées qu’elle adressa, dans le même temps quelle écrivait son œuvre phare, à l’écrivain américain Nelson Algren, qu’elle aima en toute ardeur et qui le lui rendit bien, mais pour qui elle refusa néanmoins de quitter Sartre.

Avec beaucoup d’humour et de subtiles modulations de jeu sont mises en vis-à-vis les tendresses parfois un peu minaudantes de l’aimante et les raisonnements rigoureux de l’essayiste, laquelle ne craint pas de puiser dans la zoologie les informations les moins avenantes pour cautionner ses points de vue. Les textes sont habilement montés : Michelle Brûlé en a finement exploité les ressources pour composer ce spectacle, dans la trame duquel elle a glissé quelques rengaines chantées a capella ou bien accompagnées à l’accordéon qui apportent une délicate "couleur d’époque" et que le public a très probablement fredonnées intérieurement car elles comptent parmi les mélodies les plus connues. Vous souvient-il de la rue des Blancs-Manteaux ? Et de cette fillette qui croit qu’ça va qu’ça va durer toujours le temps des amours ? Pauvre fillette guettée par la ride véloce, la pesante graisse, le menton triplé et le muscle avachi !

Plus d’une heure durant, Michelle Brûlé et Odja Llorca conduisent ainsi d’un extrait à l’autre, puisant dans le cabas de l’une les ouvrages au fur et à mesure des besoins de la citation – livres ouverts sous les yeux comme pour une lecture ou bien déclamant le texte du haut de leur infaillible mémoire. Étendant leur espace de jeu au-delà de la scène, elles s’aventurent parfois dans les allées ménagées entre les sièges où le public est assis. Et il arrive que l’on quitte Simone de Beauvoir et ses amours pour voir, par exemple, l’une des deux femmes murmurer dans un téléphone portable des câlineries à sa fille – la condition maternelle, invitée sur scène, répond à ce qui en est dit dans Le Deuxième sexe.


Des passages issus de lettres écrites par Nelson Algren sont ajoutés au montage de textes – s’installe alors la conviction que l’on n’est plus dans la seule problématique de la femme aimante vue par une féministe, et que la teneur essentielle de la pièce est plutôt un questionnement sur la dépendance amoureuse et intellectuelle de l’être humain sans distinction de sexe. Il m’a semblé qu’étaient davantage pointés les méandres, les tortuosités et les contradictions de la passion que les aspects particuliers revêtus par celle-ci chez Simone de Beauvoir – ceux-ci n’en sont pas moins présents, mais traités de façon à ce qu’on les entende comme ayant valeur d’exemple, de motif illustrant un propos d’ordre général.
Si l’on suit avec beaucoup d'intérêt l’histoire tissée entre Simone de Beauvoir et Nelson Algren, plaisamment croisée avec la progression de la rédaction du Deuxième sexe en revanche on saisit mal ce qui se joue entre les deux personnages évoluant sur scène. Deux femmes d’aujourd’hui, nous dit-on – deux comédiennes en pleine répétition s’octroyant une pause. Mais qui sont-elles ? Qu’est-ce qui les unit – ou les sépare – en dehors de leur rapport aux textes de Simone de Beauvoir ?

Le talent des comédiennes est grand ; on apprécie de bout en bout la grâce ou l’affectation élégamment appuyées de leurs postures où s’inscrivent mille et une nuances de la séduction, leurs modulations vocales et leur façon de chanter, la manière dont elles juxtaposent les morceaux choisis de l’écrivain, mais les personnages qu’elles incarnent restent fuyants ; on a le sentiment d’être non pas face à des personnes individualisées mais à deux figures féminines, anonymes comme le sont les archétypes.
Autant qu’un écrivain, Michelle Brûlé et Odja Llorca font découvrir une ardente histoire d’amour qu’elles rehaussent agréablement par la résurrection, en arrière-plan et par chansons interposées, du Saint-Germain d’après-guerre. L’intelligence du montage et l’humour qui s’y déploie suffisent bien à tenir le spectacle. Alors, après tout, tant pis pour ces personnages fuyants…


La Ballade de Simone

Adaptation :
Michelle Brûlé
Mise en scène :
Nadine Darmon

Interprétation :
Michelle Brûlé et Odja Llorca
Durée :
1h20
Production Electron Libre, soutenu par la compagnie En Votre compagnie.

La représentation donnée à l’Abbaye Sainte-Claire le dimanche 19 juillet a été précédée d’un "café philo" animé par Michelle Brûlé. L’entrée était libre et gratuite, indépendante du billet d’accès au spectacle.


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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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