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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 13:11

Depuis le 28 avril, le département des Livres rares de la Bibliothèque nationale de France s’est enrichi d’un nouvel ouvrage. En ce mercredi soir était en effet solennellement offert à la BNF un exemplaire de Michelangelo, la mano dotta, premier volume de la collection "Ars et ingenium" créée par l’Officina delle splendore de la Fondation FMR-Marilena Ferrari. Pour avoir eu l’insigne privilège de l’admirer dans le bureau d’Antonio Pistilli quand il m’avait reçue en janvier dernier, et pour avoir bénéficié de ses explications concernant son élaboration, je savais de quoi il retournait. Passé trois mois, le souvenir de mon émerveillement ne s’était en rien terni ; j’ai donc profité avec joie, puisque l’on avait eu la délicatesse de m’inviter à la réception, de l’occasion qui m’était donnée de contempler à nouveau la merveille.

Il est difficile, ici, de conserver le simple terme de livre. On dira plus volontiers qu’il s’agit d’une œuvre d’art à part entière, mais d’un genre si particulier qu’il lui faut une désignation spécifique. En l’occurrence "Book wonderful" : l’expression a été empruntée à l’artiste anglais Thomas James Cobden-Sanderson qui, avec son ami William Morris, lui aussi figure éminente du mouvement Arts and Crafts, façonna, à la charnière des XIXe et XXe siècles – époque où sévissait une véritable folie bibliophilique – des ouvrages d’art d’une grande beauté. Cette conception de l’objet-livre se retrouve en France incarnée par Ambroise Vollard, célèbre amateur d’art de la même période – marchand et galeriste, il fut un ardent défenseur des impressionnistes, puis des nabis – qui se lança dans l’édition dès les années 1890. Une grande partie de ses livres est désormais conservée à la Biblioteca Nazionale Centrale de Florence (voir à ce propos le n° 24 de la Revue noire FMR) et Marilena Ferrari dira reconnaître en lui l’un des grands inspirateurs de la collection "Ars et ingenium".


Ce premier Book wonderful sorti de l’Officina delle splendore rend hommage à Michel-Ange et marque la vocation, déjà maintes fois affirmée, à ranimer l’esprit de mécénat qui régnait à la Renaissance et à maintenir vivantes les plus anciennes traditions artisanales qui président à la fabrication des livres de qualité – celles que se transmettent de siècle en siècle relieurs, papetiers, imprimeurs, graveurs… Par là Michelangelo, la mano dotta est un pont traversant le temps – un caractère à la fois très moderne et très ancien (Marilena Ferrari) qui se perçoit, aussi, dans son contenu : c’est une édition de la Vie de Michel-Ange écrite par Giorgio Vasari enrichie de textes actuels et comportant, en guise d’illustrations, d’une part des croquis, dessins et manuscrits de Michel-Ange reproduits d’après les originaux conservés à la Casa Buonarotti de Florence et, d’autre part, un ensemble de photographies noir & blanc d’Aurelio Amendola. Étonnantes images, révélatrices d‘un regard d’artiste sur un autre artiste (M. Ferrari), qui transfigurent le marbre – sur beaucoup d’entre elles il a perdu sa blancheur et s’est plombé d’une densité métallique – et font jouer ombres et lumières de telle manière qu’on a le sentiment de voir affleurer quelque obscur secret qu’aurait insufflé le sculpteur à ses figures – un secret impossible à entendre hors la contemplation de ces photographies.


Pour servir ce contenu prestigieux ont été appelés les meilleurs artisans d’Italie, chacun maître en sa spécialité, et utilisées les matières les plus nobles. Le résultat est d’une splendeur qu’il m’est impossible de traduire par les mots. Deux ou trois précisions pourront peut-être, cependant, en donner quelque idée. Pour recevoir les textes, des pages en papier de pur coton portant en filigrane une reproduction de la signature de Michel-Ange ; les cahiers et les photographies ont été cousus à la main ; la reliure est en velours de soie et comporte, sur le premier plat, un bas-relief de marbre reproduisant aux dimensions d’origine la Vierge à l’escalier, sculptée par Michel-Ange probablement en 1490.
 
C’est, je crois, la première reliure en marbre de l’histoire du livre. Mais ce n’est pas tout : songez que les plaques de marbre proviennent de la carrière même où l’artiste choisissait ses blocs – et Marilena Ferrari de rêver un peu au fil de son discours, imaginant que, peut-être, ce marbre travaillé aujourd’hui avait été caressé jadis par la main du maître venu s’approvisionner… Il convient enfin de préciser qu’à chaque exemplaire est joint un tirage photographique numéroté et signé par Aurelio Amendola. Matières luxueuses, techniques anciennes, nombre très faible d’exemplaires réalisés : le Book wonderful est au monde du livre ce qu’un modèle de haute couture est à celui du vêtement.

Accueilli dans les collections de la BNF au terme d’une cérémonie organisée dans le Salon d’honneur du site Richelieu – également nommé "salon de Voltaire" parce qu’y trône une effigie de l'écrivain réalisée par Houdon et posée sur un socle de bois dans lequel est enfermé son cœur – ce livre d’exception bénéficiait là d’un cadre à sa mesure. Hauts murs lambrissés de chêne et richement ornés, sol de marbre… La luxuriance ornementale reste néanmoins légère, imperceptiblement éraillée par le regard un rien goguenard que Houdon a donné à son Voltaire de plâtre stuqué, assis en une posture des plus familières. C’est, en somme, un juste écho à "l’esprit FMR" tel qu’il se manifeste dans les revues : à la grande rigueur régissant la mise en page et le contrôle des contenus se mêlent toujours ici un trait d’humour, là un passage d’authentique poésie qui, loin de les briser, rehaussent au contraire le respect et le sérieux avec lesquels sont traités, par le texte et l’image, œuvres, artistes et monuments.

Installé devant la porte grande ouverte donnant accès à la grandiose salle Ovale dont on aperçoit les immenses rayonnages de bois garnis de livres et les tables de lecture, un lutrin transparent aux élégantes lignes courbes – soupir de matière qui soutient en s’effaçant – supporte le livre-phénomène, tenu au secret sous une couverture de velours retombant en un lourd drapé laissant à peine deviner ses imposantes dimensions. De part et d’autre ont été disposés deux écrans plats. La scénographie invite l’extrême modernité au cœur d’un lieu et d’une institution chargés d’histoire de la même manière que le Book wonderful scelle la rencontre harmonieuse entre traditions séculaires et contemporanéité.

Avant que ne soit publiquement dévoilé le livre – quelques invités arrivés avant l’heure l’avaient subrepticement entrevu au cours de la séance photo qui précéda la cérémonie, pendant que photographes et cameramen s’affairaient autour de lui comme s’ils approchaient une vedette du Septième art – le président de la BNF Bruno Racine prononça un discours de remerciement célébrant les liens culturels qui unissent, de longue date, la France et l’Italie et dans lequel il exprima, avec chaleur, la profonde admiration qu’il voue à la culture italienne.
Puis ce fut au tour de Marilena Ferrari de prendre la parole – en italien : elle fut donc secondée par une interprète. Dans son ample tenue noire, avec ses cheveux vénitiens tirés en arrière et tombant dans le dos, dégageant ainsi un visage hâlé, ouvert et rayonnant, la présidente est d’une grande distinction. Debout au côté de ce Book wonderful dont elle a dirigé de bout en bout la création, elle en est la fière accompagnatrice. Sa voix grave fait rouler les sonorités de l’italien comme des galets d’ambre et parfois l’on regrette presque que les mots soient traduits : sans être italianophone, on est pénétré par leur musique et dans le mystère même du sens que l’on entend très vaguement se dit quelque chose d’essentiel qui rend intelligible, malgré tout, ce dont elle parle. J’ai gardé en mémoire cela – Un libro ha un corpo, un sapore, un sentore, e un’ anima. – que je préfère ne pas transposer en français ; il me semble que, ce faisant, j’enlèverais à la phrase sa part de signifiance poétique.

Dans son discours, Marilena Ferrari évoqua les buts poursuivis par sa Fondation, son ambition de ressusciter le mécénat artistique tel qu’il se pratiquait à la Renaissance, ce que représentent l’Art, la Beauté et le livre pour elle, puis résuma, en insistant sur les points les plus marquants, comment a été conduite la réalisation de ce premier Book wonderful. C’est une œuvre extrêmement coûteuse, qui n’est accessible qu’à de riches commanditaires. Mais pour que cette beauté ne demeure pas réduite à un échange entre ces gens très fortunés et moi-même, dira-t-elle en conclusion, j’ai souhaité que certains exemplaires soient offerts aux plus grandes institutions culturelles du monde afin qu’un public plus large puisse en profiter. Et parmi ces institutions, notre Bibliothèque nationale de France.

Son exposé fut relayé par un film de quelques minutes, montrant les différents ateliers mis à contribution ; l‘on y voit au travail les artistes-artisans sollicités, le photographe Aurelio Amendola choisissant ses clichés… Ce film superbe, dont les commentaires, égrenés sur un fond musical discret mais du meilleur effet, inclinent parfois au lyrisme, me rappela cet autre film qui m’avait tant émue, diffusé lors de la fête du vingt-cinquième anniversaire donnée à la chapelle de l’École des Beaux-arts…

Ce fut, enfin, le dévoilement : d’un geste preste le tissu de velours fut escamoté – et le Book wonderful d’apparaître dans toute sa beauté. À nouveau je voyais ce marbre d’une incomparable pureté, si blanc qu’il en devient pure lumière en ses zones les mieux polies… Une perfection embellie encore par l’éclat mat du velours à la teinte délicate dont la tonalité évoque le lent passage des siècles… Un temps fut laissé à l’assistance pour contempler à loisir le premier plat de couverture. Puis l’on ouvrit le livre, et deux hôtesses aux mains gantées de tissu furent appelées pour tourner les pages une à une tandis qu’un des responsables d’édition expliquait en détail chaque étape de la fabrication et répondait aux questions fusant de toutes parts. L’on s’attarda d’abord sur les gardes de papier marbré, et l’on poursuivit l’exploration avec des haltes prolongées devant les reproductions de lettres et de dessins de Michel-Ange ou les sublimes photographies d’Aurelio Amendola.

Visiblement oublié, posé sur une table à laquelle tout le monde est indifférent – comment regarder autre chose que le somptueux objet dont on révèle les beautés ? Sans compter que des serveurs zélés, pareils à des funambules, occupent aussi l’attention par de silencieux appels, proposant coupes de champagne et bouchées raffinées – un vaste coffret de bois laqué noir semble attendre son heure. De lui on ne dira rien. Mais il ne m’intrigue pas : je sais – encore un souvenir du mémorable entretien réalisé en janvier dernier – qu’il s’agit de l’habit de protection dans lequel est serré chaque exemplaire de Michelangelo, la mano dotta pour être livré à son destinataire. Je sais aussi que chacun de ces coffrets, que l’on ouvre à deux battants tel un retable, contient, outre l’œuvre merveilleuse, un "livre sur le livre" : À propos de Michel-Ange, la main docte. Un livre qui, soit dit en passant, est à la semblance des ouvrages FMR destinés à la vente en libraire et se peut donc comparer à nos plus luxueux "beaux-livres". De format 37x24 cm, relié de toile noire et portant des titres à la feuille d’argent, il rassemble dans ses 358 pages la traduction du texte de Vasari, une présentation de la Fondation Marilena Ferrari et du projet des Books wonderful, des textes traitant de la vie et de l’œuvre de Michel-Ange, une partie consacrée à Aurelio Amendola, une autre où est retracée la "Naissance du Book wonderful" à laquelle succède l’énumération des artisans qui l’ont rendue possible… tout cela agrémenté d’une splendide iconographie, cela va sans dire.

Je n’ai hélas pas les moyens d’être mécène et de figurer parmi les acquéreurs de Michelangelo, la mano dotta. Je me considère cependant comme une grande privilégiée, pour avoir pu voir l’ouvrage de près, bien sûr, mais surtout parce que m’a été offert le "livre sur le livre"… Prolongement délectable de cet "esprit FMR" auquel je me suis si profondément attachée, il me semble contenir un peu de l’âme du Book wonderful dont il parle. Et moi d’en étirer la lecture, de la faire durer – quelques pages à la fin du jour, dans la quiétude du crépuscule – à la manière d’un voyage que je voudrais ne pas terminer trop vite…

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Publié par Yza - dans Chroniques
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