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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 12:36
Patrick Dupuis…

se dévoue doublement à la cause de la nouvelle : il en édite – il est l’un des fondateurs des éditions Quadrature* dont le siège est à Louvain-la-Neuve en Belgique – et il en écrit. Son second recueil vient de paraître ; dix-neuf récits brefs tenant en deux à six pages, pour la plupart attachés à saisir l’éclosion d’une émotion puis son épanouissement jusque dans ses conséquences concrètes davantage qu’à "raconter une histoire". Sont à l’honneur les souvenirs – ceux qu’allume dans l’esprit du voyageur de "Milano Centrale" un paysage de gare avec ses gens pressés et ses amoureux qui s’étreignent ; les réminiscences que génère, chez le vieil homme de "Ombre du temps, brin de bruyère" un escargot traînant sa coquille sur le rebord d’une tombe… – et les difficultueux rapports de couple : adultère, divorce, séparation, rencontres… presque toutes les variantes, des plus aigres récriminations aux plus doux émois, de la relation amoureuse sont déclinées. Tous les textes reposent peu ou prou sur le principe de la focalisation interne, et l’on pénètre ainsi tour à tour l’esprit d’un quadragénaire en instance de divorce, d’un enfant d’une dizaine d’années inquiet pour son amie Sophie qui ne vient plus au bac à sable – Sophie dont il aimait les cheveux noirs et tout frisés, et la main rose en dessous et noire au-dessus –, d’une future maman rencontrant par hasard son ex-mari qu'elle a d'abord follement aimé avant de le trouver exécrable, d’un vieillard asthmatique rêvant de prendre le train pour Bruxelles afin de s’affranchir, une journée durant, de l’affection surprotectrice de son épouse…

On apprend rarement comment sont les personnages ou qui ils sont – ils demeurent parfois innommés (un pronom tient lieu de prénom ou de nom) et leurs traits ou leurs fonctions ne sont mentionnés que dans la mesure où ces éléments jouent un rôle dans ce qui advient. En revanche on voit de très près comment s’enchaînent leurs pensées, l’exacte concaténation des souvenir et des idées s’agrégeant les uns aux autres pour amener le geste, la parole qui va décider du cours des choses. On suit ainsi, au gré du texte, plutôt que les actes en eux-mêmes, les rouages successifs des petites pulsions intérieures qui meuvent le corps, et plutôt qu’un visage les soubresauts de l’âme qui font plisser les yeux et tomber les commissures des lèvres en un arc amer.
Que le narrateur s’exprime à la première ou à la troisième personne le texte plonge toujours au plus intime des êtres, révélant toutes les nuances et les ambiguïtés de leur cœur qui sont restituées avec une étonnante économie de moyens – peu de mots et des phrases souvent elliptiques qui épousent la fulgurance d’une réaction spontanée, rapide, irréfléchie – mais l’on reste confondu de la finesse avec laquelle l’auteur imprime à sa narration l’inclinaison qui mène vers le point final : la progression, implacable, s’accomplit à la juste allure et chute admirablement, avec la netteté d’un coup de couteau ou bien dans l’évanescence éloquente des trois-points.

La tonalité des textes est tantôt humoristique, nostalgique, grave… mais ils sont toujours pleins de retenue et d’une grande sensibilité. Leur construction parfaite et la sobriété de l’écriture témoignent de ce que Patrick Dupuis a su rendre littéraires d’infimes et banales quotidiennetés sans même en trahir le caractère ordinaire – un travail tout en finesse qui permet à l’émotion de perdurer bien après la lecture.

Patrick Dupuis, Nuageux à serein (nouvelles), éditions Luce Wilquin coll. "Euphémie", mars 2009, 112 p. – 12,00 €.

* Les éditions Quadrature
Quadrature : un nom qui n’a rien à voir avec le chiffre 4 – ils sont sept à présider aux destinées de la maison et publient trois recueils par an – mais sonne plutôt comme un défi relevé avec enthousiasme, en clin d’œil antiphrastique à la fameuse et insoluble "quadrature du cercle". Sacré défi en vérité que de créer une maison d’édition par les temps qui courent – Quadrature est née en 2005 – qui de plus s’installe dans un minuscule créneau – ne publier que des nouvelles et en excluant, sauf exception, les recueils collectifs. Mais les objectifs et principes stricts que se sont fixés les membres de l’équipe – ne publier qu’à compte d’éditeur, pratiquer une forme d’édition qui allie la distribution traditionnelle en librairie et les avantages économiques des nouvelles technologies (impression numérique "à la demande" et vente en ligne), être impitoyable quant à la qualité littéraire des manuscrits retenus pour publication – leur permet justement de tenir vaille que vaille leur place dans cet univers éditorial où il est si difficile aujourd’hui de rester vivant. Il résulte de ce travail rondement mené par une équipe soudée un catalogue cohérent et un site remarquable de clarté, à l’esthétique sobre et dans lequel il est extrêmement facile de naviguer – un site dont on pourrait dire qu’il est à l’image de la nouvelle, qui se doit d’aller à l’essentiel pour que sa magie opère pleinement, aussi bien que du "projet Quadrature", précis, modeste et ambitieux, caractérisé par une gestion rigoureuse et professionnelle.
Découvrez, entre autres informations, le catalogue complet des éditions Quadrature sur leur site.

NB:
retrouvez, sous la plume d’Éric Vauthier, une analyse du recueil d’Emmanelle Urien, Toute humanité mise à part, et la chronique que Mathilde Piton a consacrée à celui de Magali Duru, Les beaux dimanches.


Et de quelques nouvelles de plus...

Puisqu’il est ici question d’Éric Vauthier, je voudrais souligner que, fin spécialiste de la nouvelle, il ne se contente pas de défendre cette forme littéraire en chroniquant avec brio ses recueils favoris pour diverses revues – dont Brèves, et Le Visage vert : il se mue, dès que l’opportunité lui en est offerte, en anthologiste minutieux, ayant à cœur de ressusciter des auteurs ou des textes envers lesquels, selon lui, la postérité s’est montrée trop oublieuse. Il a ainsi publié deux ouvrages, l’un et l’autre scrupuleusement annotés et accompagnés de pertinents commentaires : Nuit rouge, aux éditions Terre de brume, et un ensemble de huit nouvelles signées Arsène Houssaye, Du danger de vivre en artiste quand on n’est que millionnaire, aux éditions de L’Arbre vengeur – ce dernier, outre qu'il rend justice à un nouvelliste méconnu, a pour lui d'être un très bel objet éditorial : enrichi de superbes illustrations  réalisées par Anne Careil, paré d’une élégante couverture à rabats pelliculée mat et de petit format, c’est un livre à la fois modeste et luxueux.

P
arfois la nouvelle se réfère autant à la forme littéraire qu’au petit signe adressé de temps à autre à leurs amis et lecteurs par les nouvellistes ; je conclurai donc en répercutant deux messages d’auteurs, l’un de Marcus Malte signalant la parution d’un recueil collectif auquel il a apporté sa contribution, Ostende au bout de l’est – sept nouvelles accompagnant des photographies de Cyrille Derouineau – publié aux éditions Le Bec en l’air dans la collection "collatéral" (132 pages, 19,50 €. ISBN : 978-2-916073-47-7), le second envoyé par Jean Claude Bologne afin d’attirer l’attention sur une revue littéraire en ligne, Bon à tirer, dont le numéro 107 vient de paraître et dans lequel il publie les "Mémoires d’un Sélénite", habile miroir inversant les rapports Terre-Lune, notamment par de nombreux jeux sur les expressions figées où l’une et l’autre se font métaphores de nos attitudes et habitudes mais qui pousse bien plus loin sa portée signifiante.





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Publié par Yza - dans Chroniques
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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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