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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 09:16

*Et qu’aimerais-je si ce n’est l’énigme ? (G. de Chirico)

Le dessin, l’art divin, est à la base de toute construction plastique. C’est le squelette de toute œuvre de qualité, la loi éternelle que tout artisan doit suivre.
(Giorgio de Chirico, "Il ritorno al mestiere" dans Valori Plastici, 1919. Article
repris dans son intégralité dans le n° 2 de la Revue Blanche FMR, "Modo italiano").

J’ai rencontré l’œuvre de Giorgio de Chirico pour la première fois dans ce deuxième numéro de la Revue Blanche FMR. Plus que les toiles reproduites, dont les caractéristiques plastiques, pour m’intriguer, ne m’émouvaient guère, m’avaient passionnée les propos de l’artiste, fustigeant ces peintres chercheurs modernistes qui, dans leur volonté d’innover et de révolutionner la peinture, en avaient oublié que l’art pictural passe d’abord par la maîtrise d’un savoir-faire acquis au fil de longues années d’exercices divers et de pratique du dessin. Cela a été écrit en 1919. Il y a presque un siècle. Dans ce texte pourtant on croirait entendre quelque rappel à l’ordre adressé à ces "artistes conceptuels" d’aujourd’hui qui, à force de "conceptualiser" et de vouloir "transcender" ceci ou cela, et "rompre avec" le sujet, l’objet, la tradition ou que sais-je encore avec quoi l’on peut rompre, semblent avoir oublié ce que "dessiner" veut dire – au vu de certaines productions (ne galvaudons pas ici le terme d’"œuvre") on se demande d’ailleurs si leurs auteurs ont jamais su dessiner.

Ce que j’avais aperçu des œuvres de Chirico dans la belle revue italienne ne m’avait pas touchée au point que je veuille sans attendre me mettre en quête d’un ouvrage érudit à la riche iconographie qui m’eût permis d’explorer en profondeur l’art du peintre. Cependant un profond intérêt subsistait en moi – ranimé il y a peu par la lecture des Écrits complets de Magritte, réédités par Flammarion – qui me poussa, quelques mois après avoir lu cet article, vers le musée d’Art moderne de la ville de Paris, à l’occasion de la grande rétrospective consacrée à l’artiste.

Cent soixante-dix œuvres ont été rassemblées : essentiellement des toiles égrenées au long des vastes murs blancs – magnifiques faire-valoir – auxquelles s’ajoutent quelques sculptures logées en des niches ménagées dans l’épaisseur des parois, des dessins et des gravures présentés dans des pupitres vitrés. L’espace est admirablement géré : la déambulation est aisée, les groupes peuvent se tenir devant les œuvres commentées par les guides sans que le visiteur isolé ait à en pâtir. L’accrochage surtout est remarquable : il suit l’ordre chronologique tout en soulignant les parentés thématiques. Chaque tableau est placé à une distance idéale de son voisin : suffisamment loin pour qu’on puisse le contempler seul, mais assez près pour qu’en prenant peu de recul on le voie s’inscrire dans la continuité de l’ensemble. L’exacte distance pour qu'apparaissent, avec une même évidence, les singularités de chaque œuvre et les refrains qui jouent de l’une à l’autre – pour que s’appréhende le sens de chaque toile en simultanéité avec cet autre sens, global, né du côtoiement.
Les textes explicatifs – faits biographiques, indication des grandes périodes de création, évolution de la réflexion esthétique de l’artiste – sont clairs et concis ; tracés à même les murs, ils s’intègrent à l’accrochage – le soutiennent sans l’illustrer ni se montrer trop envahissants. Enfin, quelques citations – elles aussi tracées à même les murs, en larges caractères se déployant au-dessus des toiles et choisies sans doute pour leur caractère quasi aphoristique – permettent de ne pas perdre de vue une pensée aiguisée, analytique, toujours en alerte.

Pendant qu’un conférencier explique à un groupe en arrêt devant La Gare Montparnasse combien sont troublants les rapports de proportion et la multiplication des points de fuite, et qu’un autre, un peu plus loin, énumère les différents motifs récurrents d’un tableau à l’autre

selon que l’on considère telle ou telle période, je demeure quant à moi frappée par l’omniprésence d’un contour noir – trait plus ou moins appuyé – qui cerne les figures, définit les formes, les empêche de fuir ou de se dérober ; un contour noir qui contient la couleur et délimite nettement des surfaces. Comme pour répondre par le symbole à cette précision du dessin, on voit semés sur quantité de toiles, occupant le premier plan ou relégués en un arrière-coin du tableau, des assemblages d’équerres, de tés, d’ustensiles évoquant les schémas et plans d’ingénieur ou d’architecte. Éléments architecturaux, temples antiques stylisés dont on sait qu’ils représentent un modèle d’harmonie, instruments servant à tracer des géométries parfaites : autant de métaphores, me semble-t-il, de ce culte que l’artiste dit vouer au dessin, cet art divin.

N’étant ni historienne de l’art ni spécialiste en esthétique, je ne saurais guère approfondir plus avant mon regard sur ces toiles où s’opèrent des rencontres incongrues, où se déploient des perspectives inhabituelles, où les rapports de proportions sont parfois gauchis. Fascinantes elles hypnotisent ; en les regardant on pénètre un monde où les perceptions familières sont sabordées alors qu’au premier abord la précision des formes murmure quelque chose de rassurant – un peu comme si l’on sentait son pied déraper en même temps que l’on éprouve physiquement la certitude d’être fermement campé sur ses deux jambes. Comme dans un rêve… et en effet, il semble bien que, pour peindre, Chirico compose avec la réalité observable comme le psychisme du rêveur avec la réalité perçue à l’état de veille.

"La fabrique des rêves"… Le titre de l’exposition est bien choisi qui suggère à la fois le modernisme, le geste manuel précis et ordonné, la construction calculée et l'onirisme. Si j'ai bien perçu la précision et la rigueur en revanche à aucun moment de ma visite
je ne me suis sentie conviée à l'onirisme: ce mot me renvoie à l’intangible, à un souffle de vent fugace comme un rayon de soleil à travers un nuage ; lorsque je prononce le mot "onirisme" ce sont des basculements, des dérobades, des incertitudes qui me viennent à l'esprit… Oui, des incertitudes, du flou, des vertiges, des transparences troubles – rien qui ait à voir avec ces contours noirs, ces formes clairement affirmées, ancrées dans leur propre représentation par des couleurs fortes, une matière puissante. Quand bien même cette concrétude picturale propose des visions magnifiquement bizarres – sans doute est-ce là, au fond, ce qui justement trouble et dérange : que la précision graphique ne soit pas, comme l’attendent nos habitudes visuelles, mise au service d’une transcription la plus exacte possible de la réalité ou d’une schématisation scientifique – elle n’allume pas en moi les merveilleux embrasements du songe. Y parviennent bien mieux des toiles comme Pluie, vapeur et vitesse, de W. Turner, par exemple, que pourtant je n’ai encore vue que dans un livre.
Pour boucler le voyage il me faudra vivre le vrai face-à-face. Heureusement, le tableau est exposé à la National Gallery de Londres – à portée d’Eurostar…

Giorgio de Chirico – La fabrique des rêves
Exposition jusqu’au 24 mai 2009 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris – 11

avenue du président Wilson, 75116 PARIS

Voir par ici le site de l’exposition.

NB : Le catalogue de l’exposition est disponible à la librairie du musée, au prix de 39,00 €. Mais pour 2,00 € le Petit journal (sa couverture illustre cette chronique) donne les explications élémentaires et contient des illustrations d’excellente qualité.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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