9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 09:05

La tragédie s'intitule Britannicus, mais c'est davantage Néron face à Agrippine que l'on y voit ; l'infortuné qui tient le rôle-titre semble n'être convié que pour faire apparaître au jour la perversité de Néron. Cette pièce est toute pétrie d'histoire : Racine a puisé son sujet dans les écrits de Tacite, n'inventant que le personnage de Junie. Nous sommes donc à Rome, à l'aube du règne de Néron. Il n'est encore objet que de louanges. Mais le taraude le désir de s'affranchir de l'influence de sa mère Agrippine. Sans s'opposer frontalement à elle, il tâche de l'éviter. La confrontation est cependant rendue inévitable par le coup d'éclat qu'il vient de commettre : brûlant d'amour pour Junie, la promise de son frère adoptif Britannicus, il l'a fait enlever et conduire dans son palais.

Les luttes d'influence menées pour conserver le pouvoir, l'acquérir ou le consolider étant de longue haleine, et retorses, impliquant mille forces, elles n'offrent pas le support le mieux adapté à un schéma dramatique qui obéisse à la fameuse règle des trois unités – ainsi édictée par Boileau : Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli – régissant la tragédie française au XVIIe siècle. Mais ces luttes procèdent aussi par accidents brutaux qui se peuvent ramasser dans une durée très brève et, par là, permettent à une tragédie conforme aux canons prescrits de prendre appui. Ainsi en va-t-il de l'enlèvement de Junie : la problématique amoureuse n'a, en elle-même, guère de place dans l'économie du drame ; l'amour qu'éprouve Néron enflamme des hostilités latentes et devient le catalyseur de l'action dramatique qui, elle, est tout entière sous-tendue par l'évolution de la relation Néron / Agrippine, que travaillent à porter au point d'incandescence aussi bien Burrhus, gouverneur de Néron, que Narcisse – lui attaché au service de Britannicus.

Il ne saurait être question ici d'entamer une réflexion sur le texte de Racine – il faudrait pour cela que je connaisse mieux son œuvre, son siècle, et aussi l'histoire antique et les lettres latines dont lui-même était imprégné. Mais je puis m'attarder sur quelques-uns des propos du metteur en scène, Jean-Louis Martin-Barbaz, que contient le programme : observer leurs liens avec le spectacle représenté fournit un angle d'approche des plus intéressants. Un texte classique traverse le temps, s’éclaire au rythme de l’Histoire et de celui de ses interprètes, écrit-il. Puis, poursuivant sa réflexion sur le travail du temps, il souligne un peu plus loin que rien ne bouge sauf le texte, avec ses recoins, ses archaïsmes, ses mots qui changent de sens selon l’histoire de l’Académie et de ses dictionnaires et que, en conséquence, chacun reçoit le texte théâtral avec l’oreille, avec l’intelligence, avec la sensibilité de son temps. Il n'en reste pas moins qu'à ses yeux la tragédie appartient à l'intemporel.

Si le décor n'indique aucune époque précise – un grand lit bas quasi carré en milieu de scène, à l'entour un système d’étroits cadres de bois grillagés à larges mailles dont deux portent à la place des grilles une paroi transparente, que l’on meut en les faisant glisser sur des rails fixés au plafond – les costumes, eux, sont évidemment d'aujourd'hui, emblématiques d'une élégance simple et évoluant en fonction du moment de la "journée" dramatique – rappelons que la pièce de Racine saisit Néron au saut du lit. Pourtant, il y a dans l’ampleur et le tombé de la longue robe d’Agrippine, dans la coupe de sa mante, quelque chose qui évoque les vêtements des riches Romaines de l’Empire. Et Junie ne porte-t-elle pas une robe que l'on dirait droit sortie d'une fresque antique ? Quant à Néron, il s'amuse durant tout le premier acte avec le drap tiré de son lit comme s'il revêtait sa toge. La Rome impériale est ainsi présente à titre indiciel tandis que Le Grand Siècle, lui, s'entend dans les vers raciniens : aucune des trois époques en jeu n'est niée, aucune n'est montrée – toutes sont signifiées, et leur cumul de faire sens.

Frappe, dans les costumes, leur rigoureuse opposition chromatique : du noir – pour Agrippine, Albine, Burrhus et Narcisse – et du blanc – pour Néron, Britannicus, Junie et les deux gardes. Ces valeurs aussi strictement assignées ne correspondent pas exactement aux "couleurs d’âme" des protagonistes : il n’est pas dans la pièce d'êtres si purs ni si pervers qui puissent se satisfaire d'un symbolisme aussi tranché. Mais peut-être que sont figurés les deux camps en présence dans une partie d'Échecs…

L'on voit que la mise en scène joue à un niveau qui dépasse l'apparent. La métaphorisation se retrouve dans les déplacements des acteurs autour des panneaux mobiles, les jeux de reflets et d'apparitions / effacements que cela occasionne, les gestes faits pour manipuler ces panneaux et remodeler l'espace scénique. Ces signes n'ont pas de véritable signification spatiale ; exposant la géométrie variable des relations entre les personnages – glissements, basculements, revirements, conquêtes et reculades – ils opèrent comme des sous-titres outre-texte.

Cette sophistication scénographique, rehaussée par des lumières discrètes et une juste touche musicale, n'aurait guère d'impact si elle n'était portée par d'excellents comédiens, remarquables surtout par la manière dont ils disent les alexandrins : ils laissent vibrer les tourments des personnages à fleur de vers sans jamais négliger les impératifs de la diction poétique. Diérèses et liaisons notamment sont respectées avec beaucoup de naturel et même les traits qui nous paraissent aujourd'hui un peu exotiques – par exemple le "g" final de long devenant [k] au contact d'une voyelle initiale, comme dans Mais ceux qui de la cour ont un si long[k] usage… – restent audibles sans que cela heurte l'ouïe.

Le spectacle monté par Jean-Louis Martin-Barbaz et sa compagnie magnifie le classicisme de la pièce tout en le dépoussiérant avec intelligence et subtilité. La langue de Racine, écrit le metteur en scène, est simple, beaucoup moins savante que celle de Corneille, mais aussi beaucoup plus complexe par ce qu’elle suggère. Les méandres de l’auteur sont innombrables, mystérieux, il n’aime pas les lignes droites. La richesse métaphorique de sa mise en scène ne serait-elle pas elle-même métaphore de sa lecture de l'écriture racinienne ?


Britannicus
Tragédie de Jean Racine
Mise en scène :
Jean-Louis Martin-Barbaz, assisté de Jean-Philippe Albizzati et Florient Jousse
Avec :
Rachel André, Yveline Hamon, Valentin Johner, Florient Jousse, Vanessa Krycève, Jean-Christophe Laurier, Patrick Simon, Antoine Rosenfeld, Hervé van der Meulen
Costumes :
Création collective avec la complicité de Claire Belloc et Bruno Marchini
Lumières :
Cyril Hamès
Durée du spectacle :
Environ 2 heures
Jusqu'au 2 mai au Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, 20 avenue Marc Sangnier – 75014 PARIS

T
outes informations complémentaires sur
le site du Théâtre 14 - Jean-Marie Serreau.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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