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17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 19:03

En sortant de la salle, l’impression est puissante ; un peu chaotique –en soi se brouillent des choses diverses, qu’il est impossible sur le coup d’exprimer avec clarté. Mais l’on est traversé. Deux semaines après avoir assisté à la première du Pas de l’homme, rendre compte de ce que cela a été m’apparaît toujours aussi difficile. Sans doute parce que l’écriture est d’abord un exercice lié à l’intellect alors que ce spectacle ne s’adresse pas à la seule intellection – le sens qu’il véhicule est à percevoir avec tout le corps, et l’esprit n’est qu’un "prenant-part" parmi d’autres. Je suis toujours aussi peu capable de dire, d’écrire exactement ce qui se produit pendant la représentation ; je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de définissable à comprendre, mais beaucoup, beaucoup à recevoir, à accueillir…

Le texte est épique et poétique ; il me semble relever d’une sémantique organique, qui éloigne la langue, certes parfaitement organisée et soumise aux règles de la syntaxe la plus châtiée, de sa fonction utilitaire et l’emmène sur le seul terrain de la poésie. Plus qu’une narration à proprement parler, plus qu’un "récit" - et pourtant des événements se succèdent, une progression a lieu – ce sont des harmonies sonores qui s’entendent et des forces qui se manifestent. Il n’y a pas d’époque précisément évoquée – on est dans la minéralité de l’aube du monde aussi bien que dans le foisonnement végétal d’avant l’homme, dans les balbutiements de l’Histoire où se forment les noms de monstres, ou dans la sophistication technologique – en atteste par exemple les mots chirurgical, mitrailleuses. Le texte dans la nudité silencieuse du papier imprimé, organisé par les normes de mise en page, a ses beautés propres – il faut ici prendre le temps d’écrire combien est agréable à la main et à l’œil l’objet-livre qui le contient.

Cette poésie textuelle est à son tour entraînée loin du seul domaine des mots par une transposition scénique d’une extrême sophistication. Entre "Présence" et "Nudité" - ainsi sont sous-titrés le premier mouvement, "Le Miroir", et le dernier, "La Prière et la source" - vont déferler Les Tueurs : mouvement central curieusement sous-titré "Absence" alors même que c’est justement là que les acteurs investissent le plateau, l’habitent de leurs gestes et de leurs paroles, occupent l’espace selon une chorégraphie évoquant tour à tour les danses rituelles, le ballet contemporain, la procession religieuse – et le jeu caricaturalement théâtral avec ses postures, sa diction outrées. Les voix, mêlées de musique, sont à l’aune de cette variété gestuelle : chœurs et soli alternent, les registres passent de la profération à la mélodie, de la vocalise au chant d’opéra, du cri au murmure – et l’on est frappé par l’étendue des tessitures. Parfois la parole déraille : la voix s’éraille, s’écaille – se casse en menues brisures mimant ces voix fêlées de vieillards caricaturaux traversant les comédies farcesques... c’est un alliage surprenant que ce deuxième mouvement, où les danses archaïques et les masques totémiques regardent "dans le fond des yeux" si je puis dire, les références à l’opéra – ce comble de la sophistication scénique. Les costumes sont pareillement riches et variés, assemblages de matières diverses, aux couleurs de la nature – pierre et sable, lichen, un peu de ciel, aussi – travaillés en morceaux et trouées savamment agencés, ornés de  fins rubans. Ils volètent au moindre geste, comme en réponse aux sifflements brefs dont les acteurs ponctuent leurs paroles et qui lacèrent l’air.

Telles des mains fermées en coupe, le premier et le dernier mouvement se font écho de part et d’autre des "Tueurs". "Le Miroir" est une lente émergence – le prologue de l’épopée : un film projetée montre des images abstraites, des formes mouvantes couleur d’eau et de pierre sur lesquelles se détache un texte – des strophes, dites au fur et à mesure de leur défilement par des voix venues des zones laissées dans l’ombre sur les côtés. Peu à peu le bas de l’écran se teinte d’aurore. Des masses sombres d’abord informes se déploient jusqu’à ressembler à ces marionnettes indonésiennes si finement ciselées… superbe prélude au déferlement.
Les tueurs partis, le plateau est à nouveau vidé. Ne restent que les voix – présences à nouveau rejetés dans les marges sombres. Mais sur l’écran, d’abord empli d’images désertiques, peu à peu se précise un cortège. Des hommes, des femmes, des enfants… puis l’eau jaillit, efface le désert et mange tout l’espace : la source, symbole d’espoir par excellence.
"Récit en trois mouvements" – ou "en trois temps", est-il indiqué sous le titre du poème. Pourtant, je n’ai pas eu le sentiment qu’un récit était narré mais que s’ordonnaient peu à peu, suivant un cours aux rythmes ondoyants affectés de pics et de dépressions, enrichis de ruptures sont savamment ménagées, tout un réseau de puissances chtoniennes et ouraniennes, lovées aussi bien dans la violence crue de certaines périodes du texte que dans les danses ou les voix poussées. Ces deux heures de spectacle sont une flamboyante sublimation de cette sauvagerie ancrée au fin fond de l’humain, dont sont pleines les épopées et les mythologies.

Le Pas de l’homme repose, en bonne part, sur l’étonnante performance des acteurs ; leur jeu met en branle, avec force et finesse à la fois, une véritable symphonie énergétique, à laquelle les spectateurs doivent s’ouvrir corps et âme. C’est un jeu d’une époustouflante richesse, à considérer la complexité des modulations qu’ils parviennent à donner à leur voix et à leur gestuelle, et la manière dont ces modulations sont architecturées par rapport aux autres éléments scénographiques dont la présence est remarquablement ajustée. Si les apports technologiques restent très minces eu égard aux possibilités actuelles, ils sont admirablement mis en œuvre ; en des proportions si justes qu’ils s’unissent au jeu des acteurs pour ne former qu’une totalité. Lumières, musique, images projetées ne sont pas là pour "illustrer", "souligner" ni "accompagner" : ils semblent pourvus d’une organicité analogue à celle du corps des acteurs.
Le metteur en scène a orchestré tout cela de main de maître, avec infiniment de tact et, au bout du compte, la profusion reste luxuriance. Jamais la confusion ne survient.

Aller voir passer l’Homme au Lierre est un moment d’exception, que l’on ne vit pas exactement en tant que spectateur parce qu’on n’assiste pas à un spectacle : on est pénétré par lui. Malgré la contemporanéité du texte et la présence de la technologie, c’est une renouée avec les créations archaïques qui s’opère ; on est confronté à d’anciennes ténèbres, individuelles et collectives. En même temps que se développe sur la scène l’épopée humaine depuis quelque "soupe primordiale" où les dieux avaient leur part – sauvage banquet ! – on sent ses profondeurs refluer ; de très vielles forces, de très vieilles racines auxquelles on ne se souvenait pas d’être lié tout d’un coup reviennent. Mais c’est une confrontation pacifiante : on quitte la salle réconcilié avec ses propres archaïsmes. Le chaos s’est ordonné, sans que meure pour autant son potentiel génésique. Et à la lumière de ce que je viens de lire dans La Tragédie grecque, je m’avise que Dionysos est formidablement honoré…

J’aime beaucoup Le Pas de l’homme – une phrase bien plate et qui n’est certainement pas à la hauteur du don que j’ai reçu au théâtre du Lierre. C’est une expérience théâtrale hors du commun et je ne saurais la comparer à aucune autre parmi les plus fortes que j’aie vécues jusqu’à présent. Scruter de si près ce qui touche à l’humus de l’âme humaine est forcément bouleversant.



Le Pas de l’homme*
Texte et mise en scène, scénographie et masques :
Farid Paya
Assistant à la mise en scène :
Joseph Di Mora
Conseillers à la dramaturgie :
Aloual, Joseph Di Mora, Bill Mahder
Avec :
Aloual, Antonia Bosco, Isabelle Chevallier, Patrice Gallet, Xavier-Valéry Gauthier, Philippe Klein, Lydie Marsan, Martine Midoux, David Weiss
Musique :
Bill Mahder
Costumes :
Évelyne Guillin ; José Gomez pour la réalisation
Lumières, régie générale, construction des décors et accessoires :
Thierry Meulle assisté de T. Sebastião Tadzio
Film Le Miroir réalisé par François Jungelson, sur des graphismes de K.-A. Sheckler-Wilson
Film La Prière et la source réalisé par Farid Paya
Durée du spectacle :
2h10

* Le texte du spectacle est publié par les éditions de L’Entretemps – consultez leur catalogue sur le site de Lekti-écriture.

Jusqu’au 5 avril 2009 au Théâtre du Lierre. 22, rue du Chevaleret, 75013 PARIS

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Publié par Yza - dans Chroniques
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