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16 mars 2009 1 16 /03 /mars /2009 17:12
Farid Paya, De la lettre à la scène, la tragédie grecque, éditions de l'Entretemps coll. "Les Voies de l'acteur", 2000,  336 p. - 25,00 €.

À
chaque fois ou presque que je suis allée au Théâtre du Lierre, j’ai contemplé un livre sur le présentoir de la librairie : De la lettre à la scène, la tragédie grecque, de Farid Paya. Dès ma première visite là-bas il m’a appelée. Je me suis même risquée à le feuilleter sommairement, plusieurs fois. Mais toujours je renonçais à sa lecture, redoutant un peu d’être confrontée à des études trop érudites d’œuvres que je n’avais jamais lues ni vues portées à la scène. J’ai fini par l’acheter après la première du Pas de l’homme, et par l’ouvrir aussitôt, avant même de lire le texte du spectacle.

Je crois bien qu’il me faut invoquer quelque mystérieuse synchronicité : pourquoi, après tant de renoncements, m’emparer de ce livre précisément ce soir-là et, de plus, le lire en premier ? Il s’avère, a posteriori, que ce moment était idéal pour le découvrir. Au fur et à mesure que je parcours ses pages, l’empreinte que je garde du spectacle s’avive, se précise et s’approfondit en même temps qu’elle devient évanescente. Au fur et à mesure Le Pas de l’homme – texte et spectacle – m’apparaît comme une pure évidence – comme si ce récit en trois mouvements était l’expression accomplie de ce qui est exposé dans les deux parties du livre, "Entendre" et "Réaliser".
 
En lui-même, et indépendamment de ce que j’en ai reçu en écho du spectacle, ce livre est réellement lumineux. Découvrir comment est née la tragédie, dans quoi elle s’enracine (le mythe), ce que la jouer signifiait dans la cité grecque du VI-Ve siècle avant J.-C., voir ensuite comment le fait tragique s’inscrit dans l’histoire de la pensée et ce qu’il dit du rapport au monde, puis la manière dont la tragédie a été regardée, reçue, comprise au fil des siècles : tout cela est édifiant ; d’autant plus édifiant que la démarche de Farid Paya est rigoureuse, d’une imparable clarté sans être jamais ennuyeusement didactique. Tour à tour sociologue, historien – des arts, du théâtre, de la pensée… historien tout court – philosophe, il explore, à partir de la seule tragédie, ce qui fonde les rapports de l’homme au monde qui l’entoure et la façon dont s’infléchit ce rapport en fonction des évolutions techniques, sociales, culturelles… qui affectent les sociétés. Il est tout naturellement amené à aborder de grandes notions telles que la culture, l’élaboration mythologique, l’engagement, la liberté, la fonction de l’art, ou la violence – les unes identifiées comme thèmes majeurs de la tragédie (liberté, engagement, violence), les autres périphériques à la tragédie et permettant d’approcher la nature de celle-ci (désigner la tragédie comme genre culturel implique un examen préalable de ce que signifie "culture"). L’histoire théâtrale se double d’une passionnante leçon de philosophie – mais peut-on parler dignement de théâtre sans être philosophe?

En soulignant que la tragédie interroge l’homme à travers les mythes qu’elle réactualise sans délivrer de réponses, en insistant sur le fait que sur elle règne la figure de Dionysos – une divinité que l’on apprend à envisager dans une dimension bien plus riche et complexe que celle ordinairement admise par le sens commun – Farid Paya met en lumière des aspects primordiaux de la tragédie qui la rendent nécessaire à notre époque, non pas comme un fait culturel "patrimonial" qu’il importe de préserver sous une cloche muséale mais comme instrument de première importance pour réinventer notre rapport au monde et à la vie. Un instrument qui ne peut être opérant qu’à la condition d’être maintenu vivant, c’est-à-dire présent dans les théâtres d’aujourd’hui – et c’est tout l’objet de la seconde partie du livre, "Réaliser", qui expose les solutions qu’ont imaginé Farid Paya et la Compagnie du Lierre pour monter les tragédies antiques et les jouer sans trahir leur nature essentielle mais sans chercher à restituer artificiellement un contexte qui n’est plus – celui de la cité grecque, de ses dieux et de ses citoyens. Cette seconde partie est, plus largement, une très belle présentation des méthodes de travail mises en œuvre au Théâtre du Lierre et des principes défendus par la compagnie, au-delà de la seule "question tragique" et du traitement dramaturgique qui lui est appliqué. J’y ai trouvé les clefs de choses pressenties pendant les représentations ou entrevues pendant les répétitions publiques, réentendu avec un infini plaisir ce que m’avait dit Farid Paya lors de notre première rencontre, vu passer des mots très proches de ceux que j’emmagasine dans un coin de mémoire pour parler du Pas de l’homme – en particulier énergie - et j’y ai lu cette phrase, dont je me suis dit qu’elle pourrait très bien être la devise de la troupe :
Une équipe pour un travail ; un travail pour un spectacle ; un spectacle pour un public.

C’est, me semble-t-il, un livre essentiel à bien des égards, qui aide à comprendre nombre de nos fondamentaux culturels – et qui, par là, interroge. Comme son objet.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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