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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 13:49

Raymond Depardon, Errance, Le Seuil coll. "Points", avril 2005 (3e tirage), 190 p. - 8,50 €.

J
e ne connaissais Raymond Depardon que de renom, et ne savais de son œuvre que les portfolios, articles et interviews que j'avais pu lire dans Réponses Photo. Jusqu'à ce qu'au hasard d'une balade en librairie je tombe en arrêt devant la réédition en collection "Points" de son livre Errance. À peine feuilleté, je l'achetai. Ce fut un véritable coup au cœur, littéraire et photographique…

À chaque retour vers ce livre, je lis plus que je ne regarde ou contemple les photos : en elles je crois reconnaître quelque chose que je tente de capter avec les miennes – confluences et conflits de lignes, de courbes ; perspectives fuyantes… des émergences formelles fortement accusées. Quant aux mots qui vont avec ces images ? Ils questionnent, ils s’interrogent eux-mêmes et sont symptomatiques d’un homme à sa recherche ; comme s’il avait perdu le fil de son propre travail – souvent Raymond Depardon écrit : Je ne sais pas... Alors l’errance, oui, bien sûr puisque l’errant "ne sait pas", cherche sa voie. Mais surtout, j’ai entendu, tout au long du livre et au bout des phrases comme de la terre restée accrochée aux doigts du potier, de la solitude, un peu de vide vertigineux – un vide que donnent à voir les photos comme autant de garde-fous pour ne pas tomber. Mais il y a aussi, en filigrane continu, un rapport au monde qui est à lire ; et un regard sur l’image que l’image, elle, ne peut pas exprimer. De ce côtoiement particulier du texte et de l’image naît quelque chose d’unique. Qui se précise au fur et à mesure que j’essaie de le cerner : c’est un vent insistant, qui souffle moins l’errance que la désolation – une sorte de vanité généralisée. "À quoi bon" semble murmurer le monde…

Un sentiment prégnant de désertification sourd de ces paysages dénudés à peine effleurés par la présence subreptice - ou fantomale - de l'Homme. Bras de route nu, édifices vides, étendues vastes presque perdues, parfois quadrillées de fils et de poteaux comme les lignes claires d'une technologie sans âme, ici, ou là, une silhouette minuscule...
Cet été, un jour que je circulais sur de petites routes du Lot - le temps était à l'orage et l'après-midi touchait à sa fin, c'était un de ces jours maussades qui relèguent les touristes ordinaires dans leurs chambres d'hôtel ou leur tente - j'ai éprouvé, face au mol relief de collines ployées sous le plomb du ciel,  roulant au ralenti sur des routes vides et sinueuses, une émotion analogue à celle que j'avais ressentie en lisant Errance. Alors j'ai sorti mon appareil, équipé en Scala exposée à 200 ISO, et j'ai pris quelques photos. Pas question pour moi de prétendre avoir compris le travail que Raymond Depardon a effectué dans Errance; les images que j’ai fixées sur pellicule signifient simplement qu'il y a eu, à un moment, rencontre entre ce que m'a murmuré son livre et des choses vues en passant. Une rencontre qui m'a poussée à saisir mon appareil, à viser puis à déclencher...

Plus tard, tandis que j’avais les diapositives sous les yeux, cette même sensation a resurgi – comme lorsque je visais, boîtier en main, sous le plomb du ciel. Alors je me suis dit que j’avais vraiment saisi quelque chose. Ce qui, pour moi, caractérise une "photo réussie" – même si elle est techniquement imparfaite.


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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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