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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 18:23

Saverio Tenuta (scénario et dessin) La Légende des nuées écarlates. Tome 2 : "Comme feuilles au vent" (textes traduits de l’italien par Hélène Dauniol-Remaud), Les Humanoïdes Associés, octobre 2008, 48 p. couleurs – 12,90 €.
Le tome 1, "La ville qui parle au ciel", est paru en septembre 2006 chez le même éditeur.

À la parution du premier tome, le coup de foudre avait été radical : je n’avais encore jamais lu d’album de bande dessinée qui fût aussi beau sur le plan graphique ; l’histoire quant à elle, qui plongeait le lecteur dans un Japon médiéval à la fois réaliste et légendaire, qui mêlait avec bonheur merveilleux et aventure, était des plus agréables à lire et à suivre. Il aura fallu deux ans d’attente pour enfin retrouver Raido, le ronin borgne et amputé d’un bras, en convalescence chez la vieille Jera où l’a conduit la marionnettiste Meiki pour que la vénérable dame le guérisse de la morsure infligée par un izunas – les izunas sont des sortes de loups géants, qui hantent les abords de la "ville qui parle au ciel".
 
Le tome 2 ne mâche pas ses cauchemars – plus encore que dans le premier surgissent à pleines cases têtes et membres tranchés, corps torturés, affrontements sanglants. La neige se macule de rouge autant que le sol des geôles et des modestes demeures. La couverture l’annonce : au blanc pur du tome 1 – neige régnante de la Forêt de glace – constellé des gracieuses volées rougeoyantes de feuilles découpées comme de fines étoiles succède la pâte épaisse d’un écarlate noirci tel un ciel de crépuscule furieux déjà mangé de nuit, abaissé sur une mer de cadavres nus à la carnation gris-rouge d’où émergent de fines piques noires portant au gré des vents de minces bannières vermillon. Au milieu, spectrale et sublime figure : Dame Ryin, la shogunaï, drapée dans un kimono blanc griffé d’infimes ramures grises, portant à la main une branche fleurie. La grâce insigne regarde l’absolue cruauté dans le blanc des yeux.

L’on retrouve le découpage en trois actes, en vigueur dans le premier tome et qui, peut-être, fait référence à la structure d’une représentation de bunraku – ce théâtre de marionnettes que pratique avec talent la jeune Meiki. L’acte I s’ouvre sur les souvenirs de Yozeru – suscités par ses geôliers. L’on apprend ainsi de qui est née la jeune marionnettiste –puis, par écho, l’on verra à la fin de l’album qui est Raido. Des secrets se dévoilent. De l’une à l’autre extrémité, entre affleurements du passé et péripéties serrées, le récit file à toute vitesse : Raido et Meiki doivent se soustraire à la traque de Fudo, le fidèle serviteur de la shogunaï, et en même temps tâcher de découvrir quel est ce mystérieux lien qui les unit. Mais par-dessus tout, Raido doit mener à bien la mission que lui a assignée, avant de mourir, Totecu Fujiwara : apaiser les loups izunas et stopper le lent ensevelissement de la ville par le gel en libérant le dieu du peuple de la forêt des glaces que le shogunaï a jadis offensé… le ronin mutilé a recouvré sa pleine aptitude au combat. Il lui faut juste être attentif à agir au "moment décisif" - qui prend, dans cet album, l’aspect fugace d’une feuille soulevée par le vent, tranchée en son exacte moitié par une lame dont la rapidité est exprimée… par son absence de l’image. Ne se voit que le résultat de son passage.


L’histoire légendaire développe ses complexes linéaments, les retours dans le passé strient sans cesse le présent d’un récit que l’on suit pourtant sans la moindre difficulté. Quant au dessin, que dire ici de lui qui n’ait été dit lors de la parution du premier tome ? Diaphane, sublime, dense et intangible à la fois… qui parvient à rendre gracieux un membre tranché, une tête de loup putride, des mares de sang coulant d’un corps mutilé… Il s’allège encore et devient éolien comme une bourrasque tempétueuse quand il s’agit de matérialiser le mouvement : l’élan des êtres est signifié de telle manière que seul l’avant des corps est tracé avec précision, l’arrière se dissout, se fond en brume. L’image traverse la case comme une comète le ciel…

"La ville qui parle au ciel" déjà m’avait poussée aux confins de mes limites d’expression ; contrairement à ce que j’écrivais alors, non : les mots ne sont ni impuissants, ni pauvres – il n’y a d’indigence que du côté de celui qui méconnaît les ressources d’une langue, les richesses de son lexique et sa capacité à générer des mots nouveaux lorsqu’une réalité non encore lexicalisée paraît. Pas plus qu’il ya deux ans je ne puis trouver de terme unissant avec assez d’harmonie densité et évanescence – un mot-mélodie, un mot-voile de soie, un mot-pluie diapré et cristallin ou, mieux encore, un mot qui aurait en même temps les propriétés sonores et sémantiques de la soie, de la pluie, du vent et d’un rayon de brume traversé de soleil– pour caractériser les dessins de Saverio Tenuta. Quant aux images, métaphores, comparaisons… elles sont en général d’un grand secours mais celles que j’ai jetées là semblent bien vaines. S’impose cependant avec insistance cette idée que le dessin est nivéal – comme la neige il est aussi léger qu’un souffle et semble à peine effleurer la page, se dissolvant dans le regard à l’instar du flocon dans la paume quand on tente de le saisir. Et sa beauté installe autour de lui le silence – telle la neige amuïssant sous son manteau tous les bruits de la vie. Mais le froid perdure au creux de la main une fois écoulée la larme liquide du flocon fondu et, pareillement, le dessin de Saverio Tenuta laisse au cœur, à défaut d’un souvenir formel parfaitement aiguisé, l’ineffable brûlure d’une intense émotion.
En d’autres platitudes, je dirais que cette Légende des nuées écarlates alliant un graphisme sublime à un récit féerique nourri de mysticisme, de violence et d’humanité est le plus beau, le plus bouleversant des voyages onirco-graphiques que la bande dessinée m’ait offerts jusqu’à ce jour.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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