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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 14:09

Jusqu’au 24 mai 2009, le Musée d’art moderne de la ville de Paris organise une grande exposition consacrée à Giorgio de Chirico (1888-1978), qui réunit quelque 170 œuvres diverses – essentiellement des peintures mais aussi des sculptures, des dessins, et une somme d’archives permettant de retracer le parcours d’un artiste dont l’activité créatrice s’inscrit entre les années 1909 et 1975. Sitôt l’affiche aperçue au cours d’une de mes pérégrinations dans les couloirs du métro, je me rappelai d’un numéro de la Revue Blanche FMRle numéro 2, ainsi que je devais le vérifier peu après d’un coup d’œil rapide à ma bibliothèque – où était publié, dans son intégralité, un article que le peintre avait écrit en 1919 pour la revue Valori Plastici, "Il ritorno al mestiere". Présenté comme l’un des artistes théoriciens les plus autorisés du début du XXe siècle, Giorgio de Chirico s’en prend avec vivacité aux "peintres chercheurs", plus soucieux d’inventer des écoles et des systèmes que de perfectionner leur art. Pour lui, il n’y a de véritable peinture et de progrès possible qu’au terme d’un long et patient apprentissage de l’art compliqué du dessin, sous-tendu par une attention scrupuleuse portée aux outils, aux matériaux – telles sont les bases de ce retour au métier qu’il prône. Il achève son texte sur trois mots latins qu’il veut comme sceau à toutes [ses] œuvres – et qui semblent devoir le mettre à l’abri de toute accusation d’hystérisme:
pictor classicus sum.
Le "peintre classique" serait donc celui qui se réclame d’une tradition d’apprentissage ; l’on n’entend, pas, ici, de référence à quelque critère formel que ce soit. Il est vrai que le mot « classique » a des acceptions multiples et fluctuantes, qui prêtent parfois à confusion tant les sens glissent les uns sur les autres ; se substituant par abus ou commodité de langage à d’autres plus précis ou plus restrictifs le mot est, au bout du compte, quasi impossible à définir de manière satisfaisante.

Derrière le mot "classique" se tiennent indifféremment des périodes historiques, des symphonies, des opéras, des romans, des pièces de théâtre, des œuvres peintes, des sculptures, des édifices… Et puis il y a ce qu’y met le langage courant. Quelque chose d’humble et silencieux, d’un peu rigide mais forcément respectueux d’autrui : qu’est-ce qu’une "tenue vestimentaire classique" sinon une tenue qui ne fait pas de bruit ni de vague, qui n’attire pas l’œil et ne suscite aucune critique et sera donc acceptée partout, en toutes circonstances ? Sous le terne et l’atonie de la "tenue classique" est à lire l’harmonie qui la sous-tend et lui permet de passer outre les diktats éphémères de la mode et les variations que connaissent les bienséances selon les milieux et les époques dans lesquels on évolue. L’on arrive à la conclusion que le "classique" est ce qui résiste aux caprices des conceptions esthétiques et sociales. Et ce mot de me conduire au numéro 5 de la Revue Blanche FMR. "Classique". À propos de quoi Flaminio Gualdoni, dans son éditorial, écrit :
Paradigmatique, normatif, intensément intemporel, le classique est en réalité l’un des concepts qui a le plus évolué au fil des siècles.

Pour éclairer cet apparent paradoxe, cinq auteurs offrent leur contribution à ce dossier. Chacun traite d’un sujet bien circonscrit, ponctuel même qui n’est pas l’un ou l’autre aspect du "classique" en soi mais un sujet par lequel on aperçoit l’un de ses visages et comprend, par déduction, comment ce visage se modifie et se transforme avec fluidité selon les situations et les cultures comme l’écrit encore Flaminio Gualdoni. Cinq articles qui poudroient, selon la manière chère à FMR : à des lieues de la somme de pièces à conviction destinées à boucler un dossier théorique forcément succinct sur le classicisme en art tel qu’on le conçoit aujourd’hui ils forment un archipel aux frontières opportunément marquées, à l’ouverture, par une évocation du premier Congrès international sur les proportions dans les arts, qui s’est tenu en septembre 1951 lors de la Triennale de Milan, puis à la clôture par une étude magnifiquement poétique des œuvres de Melotti. L’auteur est historien de la musique, sont texte est musical, et il examine les sculptures de Melotti moins avec l’œil qu’avec l’ouïe d’un musicien : les œuvres sous sa plume deviennent pour ainsi dire des mélodies. D’ailleurs, leur aspect filiforme, aérien, virant aux tissages diaphanes quasi immatériels font penser à des portées de notes, à des musiques légères et harmonieuses qu’un miracle aurait figées dans un précipité de matière. Et Paolo Repetto par ses mots, met cela à portée d’oreille et de regard – son écriture est de celles qui, fortes d’une esthétique propre, produisent bien plus que du texte à comprendre et sont œuvres elles-mêmes.

Après avoir caboté d’un article à l’autre, allant de Le Corbusier à Melotti en passant par les métamorphoses de la figure de Vénus et les étrangetés d’Emily Allchurch – des  montages photographiques qui, élaborés en référence à des toiles de maître, montrent des villes ou des monuments reconstruits à partir d’éléments réels mais où la discontinuité est si miraculeusement évacuée que l’on est projeté dans un lieu à la fois nouveau et bien connu – on n’a pas en tête une définition figée du "Classique" mais plusieurs de ses facettes grâce auxquelles on peut lui imaginer une silhouette cohérente, mais souple suffisamment pour pouvoir endosser un vaste échantillonnage de significations sans qu’il y ait contresens ni abus de langage. Par cumul d’exemples on aboutit à une approche claire d’un concept fuyant –cet art de procéder par constellation, propre à FMR, resplendit ici, à nouveau, dans toute sa pertinence.
Le "Classique" m’apparaît désormais, au-delà des différents champs dans lesquels on cultive le terme, comme une histoire de lignes et de lignée, de proportions et de mémoire – de traditions acquises, comprises puis bousculées pour être ensuite mieux retrouvées. Sans être consensuel, le "Classique" parle d’harmonie et de respect – deux mots clefs dans l’univers FMR.

La fréquentation de quelques numéros, noirs, blancs, web mêlés, montre vite que les sujets abordés fonctionnent par liens et nœuds, par échos subtils mais clairement audibles qui tissent au fil des mois un réseau serré unissant de façon indissociable les diverses déclinaisons de la revue. Invoquer ce fameux "esprit FMR" ne suffit pas à caractériser cette cohésion, même s’il en est une composante essentielle : elle est d’un autre niveau, ressortit à quelque obscure profondeur commune à tout amateur d’art qui lui permet de nouer ensemble ce qui touche d’une manière ou d’une autre à sa passion. S’il est un medium qui répond au plus juste à cette conformation de la pensée, qui fonctionne par renouée de points apparemment épars mais au fond soudés, c’est bien FMR, par sa nature périodique, ses déclinaisons aujourd’hui au nombre de trois et sa construction constellée, si habilement hybride entre continuité et variété. Un outil d’autant plus satisfaisant pour l’esprit qu’il flatte l’œil et la main ; on revient vers lui souvent, au gré des appels de sa curiosité, avec un plaisir qui demeure intact au fil des retours – parfois il me semble même qu’en ces "revenons-y", il s’accroît…

Une autre histoire est à raconter urgemment, celle des changements intervenus dans la Revue noire à compter de son vingt-neuvième numéro et de quelques "autres choses" de première importance regardant FMR ; cela viendra sous peu car à toute nécessité une heure est assignée à laquelle il n’est pas question de se dérober…

Rétrospective Giorgio de Chirico : "La Fabrique à rêves"
Jusqu’au 24 mai 2009 au Musée d’art moderne de la ville de Paris – 11 avenue du Président Wilson, 75116 PARIS. Métro :Alma-Marceau ou Iéna. Tél : 01 53 67 40 00
Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures.
 

Revue Blanche FMR n° 5. Décembre 2008, 120 p. – 100,00 €.
SOMMAIRE
Éditorial
, par Flaminio Gualdoni. Classique : "(dis)proportion et (re)construction", par Ana Chiara Cimoli ; "Saison du purisme", par Flaminio Gualdoni ; "Emily Allchurch", par Walter Guadagnini ; "De Vénus en Vénus", par Marco Tonelli ; "Melotti méditerranéen", par Paolo Repetto. Archives : "Fulco di Verdura", par Diana Scarisbrick. Contexte : "Don’t Say New Media !", par Domenico Quaranta. Portfolio : "Richard Nonas", par Filippo Fossati.
Pour vous procurer la revue ou vous abonner : rendez-vous à la boutique sise au 15 de la galerie Véro-Dodat, 75001 PARIS, ou bien sur le site web FMR Online.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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