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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 13:23

Voici quelques jours, j’étais reçue par Antonio Pistilli, directeur général de FMR en France, afin d’être éclairée, entre autres choses, sur les changements présentés dans le numéro 29 de "la plus belle revue du monde". En quittant son bureau une sculpture arrête mon regard.
"C’est une œuvre de Jacques Canonici, m’explique-t-il. Il expose bientôt à Paris, tenez, voici le catalogue*. Il a été question de cet artiste dans un des derniers numéros de la revue noire…"

En effet : dans le n° 28**, la rubrique "Mnémosine" est consacrée au sculpteur. L’article est signé Pascal Lainé. Prix Goncourt 1974 pour La Dentellière, il compte parmi les hommes de plume que l’on croise régulièrement dans les pages de FMR aux côtés des grands spécialistes d’obédience plus scientifique et souvent issus du monde universitaire mais dont l’écriture, en termes d’excellence, n’a rien à envier à celle des écrivains.
J’avais lu avec un infini plaisir son "Éloge de Phryné", paru dans le n° 17 ; je retrouve là un style délectable, sobre et délicat qui ne verse jamais dans l’effet de mot, reste clair et se nuance de poésie. C’est avec subtilité qu’il pique ses banderilles en des points qui manifestement le fâchent – par exemple quand il mentionne les poncifs qui font parfois la cote chez Sotheby's, ou qu’il met entre guillemets "contemporain", "installation", "performance" ; le propos devient un rien urticant, et ces guillemets, pour modestes qu’ils soient, valent bien des développements pour dire avec quelles pincettes il convient de manier les termes qu’ils ceignent… et quelle pique, aussi, que l’évocation de ces créateurs d’objets à vocation esthétique pour les galeries, les musées ou pour les ventes , longue périphrase sans doute employée pour éviter de qualifier d’artistes des gens qui, à ses yeux, ne le méritent probablement pas.


C’est une approche courante que de humer d’abord l’air du temps en pamphlétant un peu pour mieux valoriser ensuite celui dont on va parler et qui ne s’y baigne pas : voilà donc, grâce à cette entrée en matière et par contraste, Jacques Canonici intronisé artiste authentique. Authentique parce qu’il sait se souvenir d’où vient son art – et Pascal Lainé d’enchâsser le travail de l’artiste dans un vaste panorama esthétique et idéologique parti du Quattrocento et offrant des haltes conséquentes autour de l’art de Rodin. Un panorama artistico-historique ancré dans le rapport au corps et au désir ; qui analyse avec pertinence, poésie… et volupté l’exacte nature de l’"érotisme" dont sont empreintes les sculptures de Jacques Canonici. Un érotisme qui n’a rien à voir avec la pornographie et ne doit suggérer rien autre que des corps charnels, clairement sexués, d’où irradie une puissance atténuée par une indéfinissable inflexion, souple et courbe.

À l’appui de ce texte remarquable, des photographies qui ne le sont pas moins. Réalisées par Sebastian Straessler, elles montrent à la fois les œuvres et ce qu’en écrit Pascal Lainé – par exemple, il souligne qu’en modelant la glaise, ou le plâtre, Jacques Canonici imprime avec force son empreinte digitale ; c’est un détail de texture qui saute tout de suite aux yeux quand on contemple les images de Sebastian Straessler. Se voient aussi, avec la même évidence que si on les sentait sous la pulpe des doigts, les granulations pustulant sur le bronze qui n’ont pas été polies, et le relief des poussées de matière rejetées de part et d’autre de l’empreinte qu’a laissée la main ; la rugosité de ces menues altérations épidermiques manifestent la force vitale et ensauvagée des désirs si clairement exprimés par les visages et les corps. Mais une grâce dans les mouvements, des élans parfois aux confins du déséquilibre viennent adoucir cette sensualité brute et la poétiser – une poésie qu’illumine la façon dont le photographe fait jouer la lumière sur ces peaux de terre ou de bronze. Il crée de si beaux volumes qu’il parvient à dramatiser avec une infinie délicatesse des figures à l’expressivité déjà très riche. Ces noces de lumière et de matière célébrées dans chaque photographie sont encore magnifiées par le détourage sur fond noir. Est ainsi révélée l’étonnante tension entre rudesse et douceur qui anime les œuvres ; les photographies de Sebastian Straessler, merveilleusement révélatrices, émeuvent au-delà des objets qu’elles représentent.

Pascal Lainé souligne que les œuvres présentées ici comptent parmi les plus chastes, à l’opposé – donc en complémentarité – le catalogue de l’exposition donne à voir des œuvres non pas "érotiques" mais qui montrent le sexe physiologique, en tant que partie aussi estimable qu’une autre de l’anatomie. L’on y est, au fond, si peu habitué qu’on a le sentiment d’un excès, d’un débordement, d’une exhalaison hors de la sculpture comme un effluve émane d’une substance odorifère. L’image servant à la fois de couverture au catalogue et d’illustration au carton d’invitation rend compte de ce rayonnement…


Et c’est cette présence dense du sexe sur laquelle Jean-Luc Seigle s’attarde, dévoilant un point d’histoire de l’art dont on débat peu : la question de la représentation des organes sexuels dans les Beaux-arts. Et ce sont des lignes passionnantes qui, convoquant au passage – c’est inévitable – L’Origine du Monde de Courbet, démontrent sans peine que le Nu classique n’est pas vraiment le Nu, qu’il est au mieux le dénudé, au pire un corps sans sexe. Et pendant que, sourde au séisme initié par Courbet, l’histoire de l’art continue de se détourner du sexe, la psychanalyse naissante en fait l’axe de sa théorie. Jacques Canonici, lui, le montre, dans sa réalité charnelle et physiologique, sans ostentation ni pudibonderie feinte. Il le montre désirant ou simplement présent – mais densément présent.

On doit à Julien Benhamou les clichés qui suivent le texte de Jean-Luc Seigle. On retrouve trois des œuvres publiées dans FMR – Buto, La Parturiente, et Diane au bain. Saisies par un autre photographe, vues sous un autre angle et avec d’autres jeux de lumière, elles changent un peu de visage ; on en perçoit d’autres forces. Quant aux autres œuvres – moins chastes ô combien : un Moine lubrique et un Faune en érection en sont les exemples les plus… criants – elles font éclater une part sauvage, mâle et abrupte du travail de l’artiste. Qu’elles soient de terre ou de métal, les sculptures de Jacques Canonici sont éminemment troublantes – et Stèle 1, par la déconstruction esquissée, porte le trouble à son comble.

Pascal Lainé comme Jean-Luc Seigle ont, en définitive, une démarche analogue qui inscrit le travail de Jacques Canonici dans le vaste mouvement d’une tradition artistique et lui reconnaît, en même temps, des spécificités dignes de lui ménager une place d’importance dans l’histoire de l’art. Celle qu’il occupe dans ce vingt-huitième numéro de la Revue noire FMR s’impose alors comme une nécessité. Sculpteur qui sculpte (Pascal Lainé), Archaïque Renaissant (Jean-Luc Seigle) : à lire ses deux exégètes, on comprend qu’il est la parfaite incarnation de l’"esprit FMR" qui allie respect d’une tradition artistique et présence de plain-pied dans la contemporanéité – un esprit qui, sachant rendre hommage aux héritages du passé, leur demeure fidèle sans se retirer du présent ni refuser l’avenir, et peut ainsi glorifier la beauté en se réclamant de la grandiose Renaissance.

C’est une expérience des plus stimulantes que de découvrir ainsi un artiste à travers deux couples de regards – écrivain et photographe – et deux jeux d’œuvres différents que l’on fait se rencontrer par une lecture quasi simultanée des sources. L’on est interpellé sur des points esthétiques complémentaires ; on engage avec les œuvres un dialogue distinct, qui sera autre encore quand on sera face aux sculptures, chair vivante face à leur chair de terre ou de bronze parcourue pourtant de sève. Une sève que les deux écrivains et les deux photographes ont su, chacun avec ses particularités stylistiques, faire couler dans leurs mots et leurs images.


NOTES

* - Exposition d’œuvres de Jacques Canonici à la galerie Alexis Lahellec du jeudi 22 janvier au samedi 21 février 2009. Vernissage le 22 janvier à partir de 18 heures. A cette occasion est édité un catalogue, préfacé par Alexis Lahellec et écrit par Jean-Luc Seigle, avec des photographies de Julien Benhamou.
Gelrie Alexis Lahellec, 14-16 rue Jean-Jacques Rousseau – 75001 PARIS.
Tel : 01 42 33 41 25 
** - Sommaire du n° 28 de la Revue  Noire FMR (novembre-décembre 2008)
Editorial
, par Flaminio Gualdoni. Genio italiano : "Divin visionnaire. Dante et ses iconographies", par Armando Torno (photographies d’Alfredo Dagli Orti). "L’enlèvement de Dante. Une Comédie entre Imola et Paris", par Fabrizio Lollini (photographies d’Alfredo Dagli Orti). "Des vices et des vertus. Réflexions sur un symbole médiéval", par Nancy Honicker (photographies d’Alfredo Dagli Orti). Les histoires de l’œil : "Claustra. La série Faith de Jackie Nickerson", par Welter Guadagnini (photographies de Jackie Nickerson). Manuziana : "Petros. Codex des Archives de la Fabrique de Saint-Pierre au Vatican", par Simona Turriziani. "Le Bouddha, les lettres et le temps. Manuscrits anciens de Thaïlande", par Claudio Cicuzza (photographies de Luciano Pedicini). Wunderkammer : "L’orfèvre de Hambourg. Le duomo de Milan et un chef-d’œuvre d’orfèvrerie moderne", par Flaminio Gualdoni (photographies de Daniele De Lonti). Mnémosine : "L’inspiration du désir. Jacques Canonici, sculpteur", par Pascal Lainé (photographies de Sebastian Straessle). Les histoires de l’art : « New York, 2007", par Bernard Comment. Ad hoc : Salvo.
Pour savoir où se procurer la revue, téléphonez au 01 40 41 02 02 ou bien rendez-vous à la boutique sise au 15 de la galerie Véro-Dodat, 75001 PARIS

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Publié par Yza - dans Chroniques
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