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10 janvier 2009 6 10 /01 /janvier /2009 10:14

Aujourd’hui 10 janvier, la librairie toulousaine Ombres blanches va virer au noir, le temps d’accueillir Franck Thilliez qui vient y présenter son dernier roman, L’anneau de Moebius. Noir et blanc sur fond rose, mâtiné d’un peu de blancheur hivernale et rehaussé du rouge sang jonchant les pages de ce vertigineux anneau : le chromatisme a de quoi séduire.

Le livre, hors toute considération colorée, est un monument qui, longtemps, m’a laissée hésitante. Imposant par son volume, il a trôné sur mon bureau des jours durant. À son entour tout s’efface ; sa couverture, tel un aimant surpuissant, monopolise le regard avec son fond noir glissant vers le bleu nuit, coupé en son milieu par un anneau de Moebius tout en miroir qui montre d'un visage un œil et la naissance du nez et qui génère tout une superposition de reflets dont l’agencement esquisse comme un loup - ce masque de velours noir qui ne mange que le contour des yeux et joue ainsi de l'ambigüité monstrative qu'il y a à l'arborer.

Les reflets, l’anneau à un seul bord – et, surtout, l’avertissement de l’auteur recommandant à son lecteur d’être très attentif aux indications chronologiques qu’il donne en début de chapitre, schématisées à chaque fois par un cercle d’où partent en rayon les titres des parties et finissant par ressembler, à l’approche du dénouement, à une sorte d’horloge rendue monstrueuse par la multiplication de ses aiguilles et le dédoublement de son cadran,et qui ne saurait plus ce que veulent dire heures, minutes ou secondes… je redoutais d’avoir à affronter un pernicieux labyrinthe narratif, poussant à son comble la complexité du précédent roman, La Mémoire fantôme. L’appréhension le disputant à l’attrait, je me suis aventurée dans cet Anneau bien après l’avoir reçu.

Les premières pages sont effrayantes, elles étourdissent et font l’effet d’une atroce hallucination : les yeux du lecteur se coulent dans ceux du personnage et chavirent avec eux dans le chaos de visions distordues ; c’est la déroute et l’on se demande dans quoi l’on s’embarque L’art du romancier qui excelle à projeter sans préambule dans l’univers qu’il a érigé est là dans sa plus belle expression. Se profilent en deux pages à la fois la texture de l’intrigue, le style de l’écriture, et l’une des caractéristiques de la narration qui est d’être truffée de références extradiégétiques – ici, des affiches de film. L’on verra en effet se multiplier, au fil des chapitres, les renvois à tout un monde fictionnel – essentiellement cinématographique, comme condensé dans l’allusion à une collection entière de Mad movies – mêlés de résonances continues avec les précédentes œuvres de l’auteur. Ce dernier aspect est l’un des plus passionnants à explorer ; mais l’histoire en elle-même, et le roman dans sa facture propre, appellent déjà quelques développements.


En cet anneau se croisent, pour le pire, une histoire de tueur en série – portée au comble de l’abominable parce que les sévices qu’inflige le psychopathe répondent à une autre pathologie mentale, l’acrotomophilie, dont la convocation amène force incursions dans le monde des malformations physiques les plus terribles – et le douloureux chemin d’un homme hanté par des cauchemars prémonitoires, sans cesse pris pour un fou et qui, sans désemparer, s’efforce de lutter contre le Destin. Pour sceller cette monstrueuse union, un jeune flic, Vic Marchal, marié à Céline et bientôt père. Marchal que ses collègues prennent en grippe avant de le connaître – débarqué d’Avignon, c’est évidemment un pistonné puisque fils d’un flic de renom – et qui se réjouissent de le voir débuter avec ce cadavre de jeune femme à qui l’on a tranché la langue et les premières phalanges de tous les doigts. Par ses cauchemars, Stéphane Kismet est lui aussi entraîné vers cette affaire : de ses accès oniriques lui restent, entre autres visions incompréhensibles, l’image d’un ticket d’entrée au musée Dupuytren, et celle d’un hôtel de passe réservé aux devotees, Les Trois Parques. Et Vic Marchal entre dans ses rêves… Rien d’étonnant puisque l’enquête sur laquelle travaille Marchal est liée aux milieux devotees : la victime était acrotomophile. Des liens plus intimes vont peu à peu se nouer entre les deux hommes : Vic est en effet le seul qui accepte, après maintes réticences, de croire en la valeur prémonitoire des rêves de Stéphane. Mieux : avec lui il consent à croire qu’en se montrant habile, on peut modifier le Destin. Pendant que Stéphane, par tous les moyens, s’efforce d’être le messager entre Stépas – son "moi" passé – et Stéfur – son "moi" futur – Vic lutte pour ne pas démissionner et poursuivre l’enquête criminelle sans perdre sa femme.


Comportant trois phases (au sens chimique du terme) – une enquête criminelle, un "roman de couple", intimiste et humain, une histoire fantastique – le récit est, d’un strict point de vue romanesque, construit pour une efficacité maximale. Le rythme des chapitres, leur agencement, la façon dont ils s’achèvent, le lent semis d’indices et les "poches" narratives que constituent les rêves – en marge du récit et en même temps son corps même – sont autant de moyens de fixer l’attention du lecteur et de le dissuader d’arrêter son voyage. Ce sont des rouages merveilleusement bien huilés : on est happé ; et c’est tant mieux. Parce qu’il ne faut pas fermer le livre trop longtemps, c’en serait fini de la bonne compréhension de l’histoire – le nom d’un personnage est oublié, une heure est prise pour une autre…et plus rien n’a de sens. Les schémas soigneusement placés telles des bornes indicatrices pour se repérer ? Mieux vaut ne pas trop compter sur eux – au lieu d’éclairer ils ajoutent parfois à l’étrangeté du texte… Baladé d’un personnage à l’autre, et de tous côtés le long de la ligne du Temps, confronté de plus aux improbables réponses que la réalité apporte à d’insoutenables cauchemars, le lecteur doit bien s’accrocher pour garder en main toutes les cartes de l’énigme.
Oui, c’est assurément une architecture de haut niveau ; convenons cependant qu’à l’approche de la fin, continuant de jouer sur la malléabilité du concept de "temps", l’auteur s’autorise des solutions un peu faciles au nom de cette possibilité théorique que l’on aurait de mettre en communication les différentes strates temporelles pour intervenir sur le cours des événements. On a le sentiment qu’entrent en scène, pour finir à la hâte, quelques dei ex machina et que, nuancé de "happy end" bien que le dernier mot soit malédiction, le récit perd une partie de sa substance tragique qui, pourtant, lui conférait une force magnifique. Substance tragique dont l’acmé m’a paru être ce passage bouleversant, où Stéphane, dans ses tentatives désespérées de communiquer avec Stéfur, dépose une lettre dans la boîte postale qu’il a louée ; il y découvre une enveloppe qui, ouverte, lui dévoile une lettre en tous points semblable à celle qu’il vient d’écrire. À un détail près :
Le verso était noir de croix. Une infinité de croix.
Autant de croix que de Stéfur ont passé par là…


Ayant lu L’Anneau de Mebius avec le souvenir des trois romans précédents, j’ai eu la très nette impression qu’ils s’y prolongeaient à travers des figures, des motifs revenant ici transformés, métamorphosés et, en même temps, presque identiques. Je ne songe pas aux grands thèmes génériques, tel le duo de psychopathes ou les difficultés privées que rencontre le personnage du flic – Lucie Henebelle comme Vic Marchal. Mais à des échos plus ténus – par exemple Darkness, sculpture que Stéphane a modelée pour se représenter, et les allusions aux malformations congénitales m’ont évoqué la chimérique Lucie ; les explications que Jacky Duval, chercheur au CNRS, donne à Stéphane à propos de la notion de temps m’ont renvoyée aux développements mathématiques et neurologiques de La Mémoire fantôme ; les messages qui recouvrent les murs à la longue théorie d'équations tracée sur les parois de la grotte - toujours dans La Mémoire fantôme…Le vieux Noël Siriel m’est apparu comme un double d’Arthur Doffre de La Forêt des ombres… et je pourrais poursuivre avec les lieux – d’un roman l’autre il s’en trouve qui paraissent se dupliquer, pareils en leur essence profonde mais, à chaque fois, portant un masque richement réinventé : le chalet de Doffre, la demeure de Noël Sirel, la maison-refuge des tueuses de La Chambre des morts

L’on a ainsi l’impression d’évoluer dans un univers d’avatars ; quelle figure pouvait mieux convenir pour l’y installer que cette curiosité mathématique appelée "anneau de Moebius" ? Peut-être est-ce là que s’exprime le summum de la subtilité ludique avec laquelle Franck Thilliez a dû bâtir son roman – car, par-delà les abominations et la grave question du déterminisme destinal, il y a indéniablement dans ce livre une part de jeu. De « jeu » en un sens pris entre ludicité et décalage interstitiel : les zones chronologiques glissent les unes sur les autres telles les plaques continentales soumises aux soubresauts tectoniques, et l’humour parcourt le roman en bien des endroits, à travers quelques personnages dont les caractéristiques sont soulignées avec un piquant du meilleur effet et des dialogues piquetés de répliques percutantes.

Quel que soit l’angle sous lequel on abordera ce roman – pour lui-même et en tant qu’objet romanesque isolé, ou bien comme l’une des pierres de l’édifice que construit livre après livre Franck Thilliez, on ne marchera jamais que sur le seul et même bord du plaisir de la lecture. Un plaisir qui, moyennant quelque indulgence pour cette fin où l’on pirouette un peu, demande quand même une extrême vigilance et ne se goûte vraiment que lorsqu’on a la possibilité de lire le livre dans son entier sans s’arrêter trop longtemps en cours de route. Et puis quoi que l’on en pense, il aura toujours pour lui de caresser dans le sens du poil le fantasme sans doute le plus universel, qui traverse l’Histoire comme les latitudes : connaître l’avenir et travailler à en modifier les versants trop funestes.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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:0040: LLT 10/01/2009 19:47

Bonjour Yza. Bienvenue dans la blogosphère et une belle année à toi sur ces "terres Nykthes". A bientôt sur K-libre, le litteraire ou ici. Patricia C. alias LLT.

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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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