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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 10:13
Après le grand soir, la nuit...

Que sait-on de Jacques Vergès? questionne la quatrième de couverture… Suit une énumération de grandes lignes connues de tous ‒ j’entends par ce "tous" le "grand public" nourri de ce que publient les médias – close par une brève présentation du livre: Se donne à lire, ici, l’énigme d’un destin, aussi rebelle que romanesque […] L’énigme: comment mieux dire qu’il ne faut pas espérer de cet ouvrage de fracassantes lumières? Ni y guetter le surgissement du sensationnel?
Rien de retentissant dans ces pages – pas l’ombre d’un effluve de soufre en effet. Mais des richesses autrement passionnantes à découvrir, dont on se délecte dès lors que l’on aime la belle écriture et les pensées profondes. Bien sûr, le titre est un peu trompeur mais… prenons le temps de nous arrêter au portrait de couverture: un léger écran de fumée, un clair-obscur très prononcé, un visage de trois-quarts et un regard en coin… Un auteur-narrateur accueillant ainsi le lecteur peut-il proposer autre chose qu’un récit ourdi avec un rien de malice, quelque chose qui serait, au fond, une vraie fausse confidence – le témoignage d’un art consommé de (se) raconter? Et doit-on vraiment attendre de lui qu'il fasse briller la splendeur du vrai hors du prétoire?

L'on va dans ce livre comme dans un jardin "à la française", aux allées strictement dessinées le long desquelles on se promène néanmoins en musant avec le sentiment térébrant de cheminer aux côtés de l'auteur qui, cigare en bouche, raconterait aimablement ce qu'il a choisi parmi ses souvenirs, y accrochant au passage références littéraires, anecdotes, réflexions métaphysiques... de sorte qu'on est constamment à l'entre-deux de la fiction et du réellement vécu sans que l'on puisse déterminer à coup sûr de quel côté l’on est mené – Jacques Vergès, une dernière fois seul maître du je(u). Ce sont des flâneries, qu’il convient de lire dans l’ordre proposé car elles épousent le cours d’une existence dans le droit fil de son écoulement, depuis la jeunesse où luisent des retours d’enfance jusqu’au crépuscule déjà mangé par la nuit, où la mort commence de s’inviter par intermittences de plus en plus serrées. Des flâneries dont le sous-titre, Souvenirs et rêveries, me paraît mieux rendre compte que le titre, lequel induira en erreur les curieux à l'affût de révélations sulfureuses et espérant voir se lever enfin des voiles jusque-là maintenus baissés. Ceux-là en seront pour leurs frais: de [son] propre aveu, Jacques Vergès ne confesse rien. Il évoque une théorie d'amis et de clients, revient par petites touches sur certains moments de sa vie en les retraçant comme il écrirait une nouvelle, souvent à fin ouverte. Surtout, il réfléchit en profondeur sur le métier d'avocat, sur le crime et le criminel, sur la notion de vérité, et sur la beauté consubstantielle au vrai; il analyse ce qu'est un procès, sa parenté avec le spectacle de théâtre ‒ est d'ailleurs inclus dans le livre le texte de Serial plaideur, qu'il a lui-même interprété sur scène. On y lit, parmi bien d’autres considérations lumineuses disséminées au fil des pages, ces mots dont émane, malgré l’amputation que représente toujours le geste d’extraire des phrases de leur contexte, un extraordinaire pouvoir éclairant:
Défendre n'est pas excuser; défendre, fondamentalement, c'est comprendre; remonter la chaîne des causes et des effets qui a conduit un homme, en tous points semblable à nous, à commettre un acte que nous avocats sommes (dans la plupart des cas) les premiers à réprouver,
Il me semble, du haut de mon ignorance concernant "la chose judiciaire", que l’essence même du métier d’avocat est là…

Ce texte fragmenté, en clair-obscur comme le portrait de couverture, réunit en un tout subtilement composé de magnifiques reconstructions écrites avec brio, qui floutent copieusement la frontière entre fiction et autobiographie ‒ un brouillage de pistes qu’accentuent beaucoup l'omniprésence des références littéraires, auteurs et personnages, et la manière dont elles s’insinuent dans la réflexion: la figure d’Antigone à travers ses divers avatars théâtraux, Raskolnikov, Zola... tant d’autres encore, viennent à titre d’exemple étayer les méditations métaphysiques comme si elles étaient, tout autant que les expériences vécues, des lieux où puiser les vérités de l’âme.

Métaphysicien quand il développe ses convictions sur la justice, la vérité, certains aspects de la nature humaine; conteur quand il se souvient, Jacques Vergès est aussi poète quand ses vagabondages le mènent au seuil du dernier voyage:
Je dépends entièrement de ma mort; à elle de prendre soin de moi et d'être un guide sûr, écrit-il au terme de ses rêveries. Un peu plus loin, le guide prend les traits d'une jeune inconnue croisée en un lieu mi-brume mi-rêve et que l'on devine évidemment belle: les mots, le phrasé le suggèrent... Elle lui offre des fleurs aux couleurs passées [...], violine, mauve, amarante. Puis se met à rire.
J'espère que lors de son ultime visite, le 15 août quand le crépuscule du "grand soir" a définitivement viré à la nuit et qu'elle lui a tendu la main pour l'inviter au dernier aller simple, la Mort, cette Dame sans Merci, aura eu pour lui la douceur et la beauté qu'il lui a si poétiquement prêtées.

Jacques Vergès, De mon propre aveu. Souvenirs et rêveries, Pierre-Guillaume de Roux, février 2013, 300 p. - 21,90 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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