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31 août 2022 3 31 /08 /août /2022 09:36

Un de ces "si" avec lesquels tout est possible, pas seulement la mise en bouteille de Paris. Donc pour moi, pour ainsi dire néo-Nykthéenne après une si longue retraite, un retour durable. Et si...

 

... je commençais par un geste radical? Une décision de table rase: vider définitivement de son contenu la salle des brouillons, où dorment des débuts de chronique vieux de plusieurs années?

Voilà c'est fait. L'un après l'autre les brouillons ont été définitivement supprimés et, avec quelque fierté, je puis dire que j'ai procédé sans ouvrir les fichiers. Afin d'être sûre de ne pas éprouver la moindre envie de reculer devant la suppression. Une exception: une chronique que je voulais écrire en 2013 et dont le titre aujourd'hui persiste à me paraître pertinent eu égard à ce qu'il me serait encore possible d'écrire à sa suite - peut-être y a-t-il dans ce brouillon des choses que je pourrais utiliser? mais non: rien! rien autre que les références d'un livre. Autre motif de fierté: j'ai enfin cessé, pour ce geste du moins, de procrastiner.

 

[Et si...] dans le prolongement de cette décision radicale, j'ouvrais une nouvelle catégorie (faute de savoir alimenter régulièrement celles existantes, on tente la nouveauté, avec l'espoir que la constance soit, par là, dopée...)?

Voilà, c'est fait. Avec ce texte inaugural...

Ébauches parce que je m'autoriserai ici à ne jeter que des notes, des fulgurances dénuées de toute grâce formelles qui les eût lassées en "épinglettes quotidiennes" par exemple, voir en "apartés" et pour lesquelles je me satisferai du style télégraphique.

Ébauches parce qu'ici je me laisserai écrire sans m'obliger au peaufinage qui finit par aboutir à l'immobilisme.

 

Et mon premier jet sera pour partager un récent enthousiasme de lecture, facteur de foisonnements intenses dont je me trouve, comme à mon habitude, fort embarrassée sans être pour autant capable de les jeuter (tiens, une faute de frappe dont je dirais qu'elle est un lapsus révélateur: jeu-ter, je-ter je jette par jeu mais pour moi jeter est tout sauf, justement, un jeu, plutôt un enjeu [jeu dans le jeu?], et des plus sérieux! une faute donc que je ne corrige pas puisqu'elle génère une suite de reconstructions parlantes...)  - à les jeter, donc, à la benne comme je viens de le faire pur mes trop vieilles friches . Alors en vrac et sans hiérarchie comme dirait Frank Perrin*...

 

Après avoir découvert la série des « enquêtes de miss Maud Silver » à la faveur de deux rééditions – Un troublant retour et La Dague d’ivoire – et acquis une première édition de la traduction française de Grey Mask, j’ai poursuivi sur ma lancée et recherché les autres traductions françaises dans leurs premières éditions en respectant l’ordre de parution. Je me suis ainsi procuré d’abord L’Affaire est close. Deuxième enquête silverienne, The Case is Closed est publié en 1937, et primo-traduit en… 2002 pour la collection "Grands détectives" des éditions 10/18. Dans cette collection, vingt-neuf volumes de la série le précèdent! Puis Le Chemin de la falaise, troisième enquête menée par Maud Silver, paru en 1939 et traduit pour la première fois en 1986 pour la collection "Nuit" des éditions Edimail – à titre gratuit, à la suite de Meurtre en coulisses de Ngaio Marsh. Cette traduction sera reprise en 1994 par la collection "Grands détectives", où elle prend la huitième place dans l’ordre de publication des "enquêtes de miss Silver". C’est peu dire que la chronologie des parutions d’origine est bouleversée !

Elle est même d’une certaine manière complètement oubliée par Edimail qui, en quatrième de couverture de son volume double, annonce Le Chemin de la falaise comme "la première enquête de miss Silver", alors que ce n’est pas même la première à être traduite en français: lui sont antérieures L’Homme au masque gris (1930), L’Horloge sonne minuit (1946) et quelques autres publiées par Le Masque et Seghers avant 1986. En termes de ripolinage éditorial Edimail n’a rien à envier aux Anglais. Il y a à la fin du volume une page consacrée aux citations critiques, toutes empruntées à des médias anglais, et qui à elles seules amènent force commentaires. Toutes sauf une font référence à Agatha Christie comme si Patricia Wentworth n'avait pas assez d’envergure littéraire pour être appréciée en elle-même. Pire: elle est présentée comme "le successeur désigné d'Agatha Christie" (Wembley News) alors qu'elle a précédé, biographiquement et littérairement, la "reine du crime"... quant à miss Silver elle apparaîtAVANT miss Marple, et c'est cette dernière qui emprunte des traits à Maud Silver, pas l'inverse.

Les deux rééditions grâce auxquelles j'avais découvert la série m'avaient déjà frappée par le changement radical d'identité visuelle: fini les reproductions picturales qui étaient la marque de la collection "Grands détectives", remplacées par des dessins au graphisme simplifié, un rien enfantin, avec ces pelotes de laine piquées d'aiguilles valant figuration symbolique de miss Silver. Et en lisant la dernière réédition reçue, celle de L'Empreinte du passé (où il y a d'ailleurs une incohérence: que fait donc ce chat paisiblement lové sur le fauteuil, au milieu des pelotes de laine? Maud Silver n'a pas de chat, et nul félin ne traverse le récit) je me suis aperçue que l'appellation "Grands détectives" elle-même avait disparu au profit du seul intitulé de la série, en l'occurrence "Une enquête de miss Maud Silver". Ces nouvelles couvertures m'affligent, non pas à cause d'une quelconque aversion esthétique purement subjective, mais parce que leur simplicité de ligne et de composition est en décalage total avec les intrigues silveriennes, qui n'ont rien de simple, ni dans leur construction, ni dans leur teneur, encore moins dans leur tonalité, toujours très nuancée.

Explorer les "enquêtes de miss Silver" en suivant la chronologie d'origine permet de voir comment le personnage se construit d'un roman à l'autre. Certes, miss Silver en tant que personne ne change pas; entre le premier et le dernier volume, elle conserve peu ou prou les mêmes caractéristiques physiques - une vieille dame atone, frêle, décrite de façon récurrente comme "insignifiante", pourvue d'une chevelure grise sans éclat, vêtue de couleurs éteintes, de tenues désuètes... Par ses vêtements et son aspect, elle est fanée. Et toujours ramenée à une créature victorienne, "comme sortie tout droit d'un vieil album de photos" me semble-t-il avoir lu dans l'un ou l'autre des romans, une manière de gouvernante, archétype de la personne efficace mais qu'on ne remarque pas. Le temps n'a pas de prise sur elle et, par là, elle pousse au bout de sa logique le "personnage romanesque": celui-ci étant une composante d’un ensemble, le roman qui, comme œuvre, perdure intact (ce sont les lecteurs qui changent au fil des périodes et à travers eux la réception des œuvres, non les œuvres en elles-mêmes ) il est tout à fait cohérent qu’il ne change pas non plus. Il n’en reste pas moins que le tracé du personnage, ses contours à l’intérieur du récit évoluent tout au long de la série ; à partir d’éléments invariants qui dès Grey Mask commencent de poser la figure de miss Silver, on la verra sinon se modifier du moins s’enrichir et se préciser – en même temps d’ailleurs que s’infléchit l’ambiance générale des romans, pour autant que je puisse en juger avec bientôt sept d’entre eux rangés dans ma bibliothèque de référence (au moment où j’écris ces lignes je viens de commencer Le Hallier du Pendu): les premiers empreints d’une dimension quasi horrifique tandis qu’ensuite prédomine une atmosphère plus feutrée
À l’unisson de cette aura horrifique miss Silver possède dans le premiers volumes une indéniable étrangeté: elle est perçue comme "effrayante", propre à intranquilliser non seulement ceux qu'elle interroge, mais ceux-là même qui la sollicitent par sa seule posture, sa façon de regarder, de deviner les choses qu'on lui cache au point qu'elle en paraît presque surnaturelle. Cette faculté de pousser à la confidence ses interlocuteurs est présentée comme une sorte de charme dérangeant tandis que, dans les enquêtes plus tardives, sans être dépouillée de son insignifiance et de sa couleur passe-muraille, elle perd ce caractère inquiétant – au contraire elle suscite d'emblée la sympathie, on va même lui raconte spontanément ses difficultés parce que sa douceur bienveillante encourage à le faire à la faveur d’une banale conversation et, s’agissant d’interrogatoires plus formels, les réticences à parler fondent comme neige au soleil au son tranquille des aiguilles accompagnant la voix sérénisante de miss Silver.

 

Ceux qui ont recours à ses services n’y vont pas de gaîté de cœur : toujours les guette la décision de reculer, même une fois reçus par la détective. Dans les deux premiers romans, elle est consultée sur recommandation: Archie la conseille à Charles Morey dans Grey Mask, qui à son tour invite son ami Henry Cuningham d’aller la voir dans L’Affaire est close. Dans Le Chemin de la falaise, il ne s’agit plus de recommandation mais d’une incitation indirecte: l’épouse d’Henry Cuningham, Hilary – qui n’était que son ex-fiancée en passe de renouer les liens dans L’Affaire est close –, ayant simplement évoqué miss Silver au cours d’un dîner, amène Rachel Treherne à lui demander un rendez-vous. Très habile concaténation narrative, subtile et précise: le lien se fait par un renvoi concis, voire évasif, qui néanmoins parle aussitôt aux connaisseurs sans nuire à l’autonomie du récit. Je remarque que dans cette troisième enquête – la seule pour moi au stade où j’en suis de mon exploration de la série – miss Silver apparaît dès le début du premier chapitre, nantie de son statut de détective: l’entrée de son appartement porte une très officielle «plaque de cuivre rouge, où l’on pouvait lire “Maud Silver – Détective privé”». Les fondements de l’affaire lui sont exposés par sa cliente au lieu d’être suggérés au lecteur à travers une phase d’exposition plus ou moins longue – les préliminaires à l’entrée en scène de la détective occupent parfois plus de la moitié du roman. Dans Le Chemin de la alaise on découvre aussi une miss Silver particulièrement ferme, parfois sévère, active, décisionnaire, n’hésitant pas à ourdir un plan d’action et à se comporter alors en véritable chef de campagne. C’est aussi dans ce roman qu’apparaissent ces éléments de coiffure si singuliers qui dès lors feront partie de ses traits distinctifs, réitérés d’un roman l’autre: une résille et "une frange curieusement frisottée".
En ce qui regarde l’ambiance, ces trois premiers romans se tiennent dans un mouchoir; leurs intrigues font une place non négligeable aux scènes angoissantes – l’on a dans L’Affaire est close un expert de l’emprise qui n’est pas sans évoquer "l’homme au masque gris" mais, en ce qui regarde l’angoisse, la palme du suscitement revient au Chemin de la falaise avec ses tentatives d’assassinat répétées et son final plongé dans le brouillard nocturne où bée la bouche noire d’un puits… frissons hitchcockiens garantis!


Les "enquêtes de miss Silver" mentionnées
L’Affaire est close (traduit de l’anglais par Bernard Cucchi), inédit 10/18, coll. "Grands détectives, 2002.

Le Chemin de la falaise (traduit par Anne-Marie Carrière; précédé de Meurtre en coulisses de Ngaio Marsh [traduit par Roxane Azimi]), Edimail, coll. "Nuit", 1986.

 

*Frank Perrin, Debord, printemps, Louison éditions, septembre 2022.

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