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22 avril 2022 5 22 /04 /avril /2022 12:37

... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour qu'assez vite, s'esquisse la "chronique"  –  un propos structuré, à travers lequel l’œil et la pensée d'autrui, à la suite des miens, progressent de concert et sans buter sur rien?

Où donc cette jubilation éprouvée à chaque note prise, à chaque illumination survenant au détour d'un passage et clamant "C'est cela, c'est exactement cela qu'il faut mettre en évidence, et dans ces termes-là, ceux-là mêmes auxquels je pense à l'instant!" et croissant en intensité quand, sitôt le texte écrit mentalement il se confirme dans sa justesse une fois saisi, devenu lisible et susceptible d'être peaufiné, corrigé, amélioré?

Ô certes, en lisant je continue à lire et mon esprit reste alerte; le crayon s’active bon train tout au long de la lecture, griffonnant ici une croix, là une rapide accolade afin qu’en refeuilletant mon attention s’arrête, ou bien sur une paperolle de fortune traçant à la hâte quelques phrases que je ne relirai pas sans effort, témoignant tant bien que mal d’une pensée brutalement venue et dont je sais qu’il me faudra renouer les fils pour qu’elle puisse nourrir un texte abouti. C’est, au terme de chaque lecture, toujours le même fouillis de notes, de réflexions, d'émotions, qu'il me faudra patiemment réagencer pour que naisse la "chronique".

Mais au-delà de ce fatras c'est la panne sèche, l'aridité la plus crue qui creuse son sillon depuis... ô depuis si longtemps... Déjà quatre livres lus, bientôt cinq, chacun avec son lot de paperolles, de griffonnages hâtifs devenus indéchiffrables quand s'est trop éloigné le moment où je les traçais et donc dissous leur lien de sens avec le passage imprimé. Ils sont là devant moi, ces livres que l'on dirait augmentés de prothèses tant ils sont hérissés de Post-it et de signets émergeant des pages, alignés bien en vue à côté de l’ordinateur, pareils à des âmes intranquilles me scrutant avec insistance et réclamant leur dû. Tandis que le mur de l’inaccompli continue de grandir d’autres livres arrivent, attendant eux aussi que je les "dise". La dette croît, et avec elle mon incapacité à l'acquitter.

Alors quoi? Consentir sans ciller à l’hébétude, à cette triste inclination qui jette l'esprit dans un état de glaciation avancée? Ou bien plutôt m’accorder encore du temps, laisser en arrière-plan les choses continuer de grouiller un peu sous le crâne dans leur confusion native et, en surface, briser la glace par une "activité de relâche" – en l’espèce: m’emparer d’un livre auquel je ne dois rien, dont ni l’auteur ni l’éditeur n’attendent de moi le moindre retour?

Croyant opter pour la seconde voie, j'ai en définitive tiré de ma bibliothèque un vieux Livre de Poche dont j'attendais non pas le repos salvateur, le "blanc mental" qui tiendra un temps à distance le "non-fait" sans trop l'occulter mais... une amarre me retenant à l'un de ces polars en attente, qui m'a impressionnée dans les grandes profondeurs et auquel je supporte de moins en moins de ne pas rendre justice – Mrs March, de Virginia Feito (Le Cherche-Midi, 2022).

Plus j'avançais dans ce récit à huis clos, qui enferme le lecteur dans l'espace mental de la principale protagoniste (qui a donné son nom au roman) et plus se précisait cette vague conviction qu'il y avait là toutes les caractéristiques du "roman existentialiste". Sans que je puisse l'étayer de manière irréfutable: je n'ai pas vraiment fréquenté ce domaine romanesque – qu'au demeurant je serais bien en peine de définir! – et je sentais que ce rapprochement relevait davantage de lointaines résurgences lycéennes que d'une authentique culture fondée sur de nombreuses lectures approfondies. Un nom bien sûr s'imposait: Jean-Paul Sartre. Dont je n'ai jamais pu aborder l’œuvre philosophique, seulement son théâtre et ses romans, ses nouvelles. Et encore mes souvenirs me trompaient-ils... En fait de "romans et nouvelles" je n'avais lu que Le Mur. Mais en le rouvrant, à quarante ans de distance, l'évidence est là: ce sont bien ces textes qui sont revenus me hanter à la lecture de Mrs March... La seconde nouvelle surtout, La Chambre. Que je relie par mille fils ténus et indéfinis à ce fort roman (plus de 300 pages) qu'est Mrs March. Jusqu'au prénom (erroné) que Pierre, dans La Chambre, donne à sa femme Eve: Agathe. Celui, à une voyelle près, de Mrs March (Agatha)!

Et lors même que je ne dois rien à ce vieux Livre de Poche tout d'un coup je me suis mise à l'annoter au crayon, jusqu'à souligner une phrase-clef* comme si, faisant cela, activant à force de crayonnages ces fils ténus tendus entre La Chambre et Mrs March j'allais pouvoir mieux les saisir et, par ce marchepied, atteindre la chronique. Mais voilà près de quinze jours que les choses en sont là... des griffonnages, des déductions, des connivences repérées entre les deux textes et puis rien autre. Au moins aurais-je déplié ce marchepied, bien que je n'aie pas encore su l'utiliser...

 

* Eve avait perdu l'habitude de cette lumière indiscrète et diligente qui furetait partout, récurait tous les coins, qui frottait les meubles et les faisait reluire comme une bonne ménagère (La Chambre, p. 58).

 

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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