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10 mai 2020 7 10 /05 /mai /2020 18:07

Le 10 mai 1981, 20 heures...

Le résultat du second tour de l'élection présidentielle tombe - François Mitterrand est élu. A peine l'annonce faite qu'en peu de temps une foule en liesse envahit la place de la Bastille et laissera éclater sa joie une bonne partie de la nuit. Il n'y avait pas alors de «réseaux sociaux» ni d’applications pour inviter ses «amis» ou ses «followers» à converger en un lieu et une heure donnés le temps d’un clic et pourtant: spontanément, sans s’être le moins du monde concertés, des milliers gens se sont retrouvés ensemble, pour faire la fête et le lendemain, Libération sortait en kiosque parfumé à la rose. Le parfum d’une indéniable euphorie… Je n’avais pas pu voter – je n’avais à l’époque que 17 ans – et n’avais pas grande conscience politique mais enfin, j’étais dans le camp des joyeux.

Trente-neuf ans plus tard, pas la moindre trace de joie alors qu’en toute logique, puisque nous sommes sur le point de renouer avec quelques-unes des libertés que l’on nous confisque depuis deux mois – ô de toutes petites plages de liberté, dont les arpents ont été mesurés avec une parcimonie de ladre – nous devrions, comme les fêtards de 1981, célébrer cela à grand bruit. Oui mais voilà: ce ne sont pas seulement les libertés individuelles de déplacement et de rencontre qui ont été supprimées mais la possibilité de se rassembler. Le rassemblement, à petite ou grande échelle, ce mouvement spontané de toute communauté humaine pour célébrer, commémorer, protester, manifester, fêter… en d'autres termes pour éprouver les choses en présence les uns des autres dans une vive circulation d'émotions (cet «en-présence» que ne remplacera jamais rien de virtuel, contrairement à ce que d'aucuns voudraient tant nous faire croire en promouvant éhontément le «digital» et le «en-ligne»). Le rassemblement donc qui soude, qui permet de faire front… voilà ce que l’on a interdit depuis deux mois et que l’on va continuer à interdire «jusqu’à nouvel ordre» – et puisqu’on est en état d’urgence le «nouvel ordre» risque bien de traîner encore longtemps. Avec cet interdit, d'autant plus glaçant qu'il frappe jusqu'au plus intime de la vie puisqu'à l'échelle familiale il est aussi interdit de se réunir à plus de dix (et l'on sait ce que cela a de réconfortant de se retrouver les uns près des autres), c’est le ciment même du groupe humain que l’on attaque à l’acide, que l'on corrode au vitriol des «décrets» et des «consignes». Il est peut-être justifié sanitairement d'interdire les rassemblements mais si au moins on faisait état des effets délétères de l'interdiction; si l'on s'attachait à évoquer les violences symboliques qu'elle inflige, les coercitions prendraient, je crois, un sens quelque peu différent – ou seraient vécues différemment. Mais l'on se contente de décréter, d'asséner, de seriner... et de punir quiconque ne plie pas.

Et l'on achève de détruire un tissu social déjà en lambeaux, avec l'aide de ceux dont on attendrait qu’ils soulignent combien cet interdit pesant sur les rassemblements est nuisible: les artistes qui à leur façon, par des chansons, des dessins, des émissions télévisées ou via Internet, relaient les fameuses «consignes» dont par ailleurs on nous rebat les oreilles par les canaux officiels. S’ils se posaient en messagers des autorités, soit, ils seraient dans leur mission, mais ils prétendent nous distraire! Distraire, si je ne m’abuse, cela signifie «détourner une personne de son occupation principale», «attirer ailleurs son attention» et, s’agissant d’un objet, le mot devient synonyme de «subtiliser». Or nous amènent-ils ailleurs quand, dans leurs interventions et à travers leurs œuvres, ils ne cessent de nous rappeler où nous sommes, ce à quoi nous sommes astreints, ce à quoi nous devons obéir «pour la santé de tous» en soulignant eux-mêmes d’où ils parlent, et combien ils sont obéissants? Je pense à ces dessins qui se multiplient où l’on voit des personnages portant «le masque», à ces «chansons du confinement»… J’attendrais d’une distraction qu’elle m’aide à dépasser mon quotidien, qu’elle m’apporte du rêve, m’ouvre des horizons insoupçonnés… pas qu’elle m’aplatisse encore davantage dans le lieu où je suis mise à l’écrou. Pour ma distraction, je compte sur d'autres ressources: des livres papier, par exemple, de vielles éditions d'auteurs non contemporains (des trésors tenus au chaud dans ma bibliothèque).

J’avais ce soir pour première intention de m’attaquer à quelques-unes de ces impostures évoquées il y a deux jours. Et bien que j’aie un peu glissé par là sur la fin, c’est la nostalgie qui m’a d’abord entraînée. Non pas une nostalgie politique: je ne me suis jamais sentie «socialiste» ni de près ni de loin*. Mais je sais que le 10 mai 1981 il y a eu de la joie dans l’air et que j'étais dans le camp des joyeux. Des heureux qui croyaient aux lendemains qui chantent. Aujourd’hui plus de joie du tout. Les fleurements de rose se sont irrémédiablement altérés, dominent désormais les notes putrides qu’exhalent les fleurs mortes piétinées dans la boue – les éclats de rire ensevelis sous les pelletées de «décrets» et de «consignes».

* En effet, je ne me suis jamais «sentie socialiste» mais, que les choses soient claires: non pas par rejet de cette sensibilité-là mais parce que m'inscrire dans un courant politique particulier ne m'a jamais vraiment souciée. A 17 ans l'orientation politique ne m'intéressait pas assez pour que je songe à m'encarter, et maintenant que la question des idéologies au contraire me touche suffisamment pour que je saisisse toutes les occasions de me documenter, aucune de celles dont j'acquiers quelque aperçu ne suscite mon adhésion sans réserve: toujours une faille, une aporie me heurte qui fait obstacle. Subsistent toutefois certaines extrêmes, que je persiste à exécrer viscéralement, où pas une fissure ne vient tempérer mon exécration. Mais, ces précisions données, je constate tout de même que mes inclinations vont en général aux gens sinon «de gauche» du moins assez distanciés des idéologies pour avoir à leur propos une hauteur de vue éclairante dont la lumière m'édifie. Sans que je le veuille ou le cherche mais, simplement, par «disposition naturelle» dirait-on.

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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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