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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 04:01

Au début de ce mois [septembre - N.d.A.] qu’une fois de plus j'aurais échoué à rattraper par les basques de sa veste avant qu’il ne tombe définitivement dans l’abîme du passé, je recevais un message d’Obéline Flamand me signalant qu’elle allait exposer ses toiles dans la galerie de l’Association des ateliers d'artistes de Belleville dont elle fait partie (sise au n° 1 de la rue Francis-Picabia: un signe pour une artiste liée de si près au surréalisme et au symbolisme…) du 19 au 29 septembre. Bien qu'Obéline ait déjà exposé à plusieurs reprises je n’avais encore jamais vu ses œuvres autrement qu’à la faveur des visites que je lui rends de temps à autre, quand avec une insigne générosité elle prend le temps de me montrer quelques toiles qu’elle doit dé-ranger pour les offrir à la vue dans la petite pièce où nous nous trouvons – et ce sont alors de délicieux dialogues autour des techniques, des compositions, du choix des couleurs… Souvent, aussi, elle ouvre ses cartons à dessins où sont rangées ses études préparatoires, d'autres travaux, aboutis mais de formats plus modestes, sur papier – dessins à l’encre, collages… – que je suis même autorisée à prendre en main. Et bien sûr, pour certaines d’entre elles, reproduites dans les recueils de son mari, le poète Élie-Charles Flamand. Les voir réunies dans un véritable lieu d’exposition – je veux dire, une galerie en dur, qui ne fût pas virtuelle car Obéline, comme aujourd’hui la plupart des artistes, a son site internet – manquait à mon expérience et je me réjouissais à la perspective de pouvoir enfin combler cette lacune. Pourtant, fidèle à mes mauvais penchants in-extrémistes, j’ai laissé filer les jours jusqu’au dimanche 29, jour de clôture de l’exposition. Au moins n’aurai-je pas, une fois de plus, péché par dérobade…

Pendant dix jours, donc, Obéline a exposé quinze toiles, mêlées à celles d’une amie peintre qu’elle a invitée, Maryse Béguin, dont je découvre le travail. Des œuvres réunies sous le titre «Par-delà le visible». Et ce dimanche, les deux artistes sont là qui assurent la permanence… passées la surprise et la joie de voir Obéline puis d’avoir été présentée à Maryse, la conversation s’engage, se soldant par deux bonnes heures d’échanges, moi ne me lassant pas de poser des questions, elles s’abandonnant volontiers aux réponses, aux commentaires et réflexions… Et tout autour de nous les toiles, tel un chœur entonnant le chant muet d’une présence forte, diffuse, drapant nos paroles.
Des œuvres radicalement différentes mais dont on peut d'emblée dire qu'elles parlent un langage formel et chromatique déployé en des compositions ne renvoyant à d'autres référents qu'elles-mêmes. En termes plus familiers (outrageusement simplificateurs mais permettant tout de même d'indiquer à peu près de quoi il retourne) l'on contemple de «l’art abstrait», de ces œuvres par lesquelles il faut se laisser emporter (happer plutôt?)  sans chercher à rejoindre artificiellement sa zone de confort en entrant dans le jeu des évocations forcées – «on dirait... » un oiseau, un chapeau, une colline, etc.; «ça ressemble à... » un arbre renversé, une maison, un clocher, etc. – comme s’il n’y avait de sens dans l’œuvre  que celui suscité en chaque spectateur par associations d’idées. Comme si contempler une œuvre «abstraire» revenait à passer un test de Rorschach. Or sa clé de sens est en elle, non dans ce qu’elle suggère de déjà-connu (quoiqu’il faille bien considérer que cette part adjacente de déjà-connu prêtée par chacun en fonction de sa propre histoire participe de sa signifiance).

Des œuvres radicalement différentes donc, mais accrochées de telle manière que leur côtoiement les rend indispensables l’une à l’autre – ce ne sont pas seulement des harmonies, ou des complémentarités visuelles visant à la seule agréabilité qui se perçoivent mais des liens plus profonds, plus mystérieux aussi entre les œuvres, comme si leur proximité leur donnait à chacune un surcroît de sens qui rende plus lisible leur signifiance première. Sans doute cet effet se peut-il comparer à celui que produit le geste poétique, par lequel les mots prennent une dimension que le langage ordinaire ne leur conférera jamais. Peut-être cette osmose singulière a-t-elle sa source dans une même nécessité intérieure et spirituelle qui meut les deux artistes, une similarité si prégnante qu’elle se manifeste comme une évidence par-delà des visualités que de prime abord on tend à opposer…


Pureté rigoureuse du tracé de motifs et de lignes géométriques chez Obéline, une rigueur éblouissante, assouplie tant par l’élégance du mouvement que donnent à chaque toile d’admirables courbes dont la distribution détermine l’élan général de l’œuvre, que par le travail des couleurs – des couleurs vives, intenses, tantôt traitées en de très subtils dégradés souvent rehaussés de petits reliefs créés au couteau, ou mêlés d’infimes poudroiements, tantôt appliquées en à-plats sans nuances, au lissé parfait. Des jeux de contraires toujours repris mais interprétés différemment d’une toile l’autre et chacune d’elles s’offrant ainsi comme la saisie singulière d’un moment arrêté dans une circulation cosmique inaltérablement mouvante. Un moment arrêté mais par une visualité dynamisée par ses chromatismes et ses formes: dans cette tension gît, sans doute, l'essentiel du charme des toiles d’Obéline.

Dans les toiles de Maryse c’est aussi d’élan et de mouvement qu’il semble être question. Mais point de lignes au tracé strict: les formes naissent du seul voisinage de masses colorées se diluant à leurs pourtours et dans lesquelles bruissent mille nuances, – ce travail dans la non-uniformité de la couleur imprime au motif peint une vibration ténue et persistante, telle une mélopée d’arrière-plan, qui donne de l’ampleur aux mouvements plus larges que suggère la manière dont ces masses sont disposées sur la toile. Parfois un contour ferme limite la plage de couleur et la teinte est alors plus dense, plus ramassée – moins nuancée, comme pour faire bloc – et même voit-on en quelque endroit un très discret tracé cerner une forme – comme pour faire bloc aussi mais à l’intérieur la teinte semble parcourue d'un infime friselis. Fussent-elles précisées au trait ou émergeant de la libre envolée des couleurs, les formes gardent un caractère que je dirais pluripotent, capables de renvoyer qui les regarde à d'innombrables référents – pas forcément visuels. Ainsi ai-je eu la sensation de voir une transcription picturale de la rumeur marine, qu’elle soit tumulte tempétueux de vagues se brisant contre les écueils ou calme respir de la mer d’huile effleurant la grève. Mais… ai-je songé cela avant ou après l’avoir entendue évoquer son «atelier en Bretagne»? dans le premier cas, perception spontanée d’un sens, dans le second, il n s’agit plus que de suggestion...

Ces oppositions visuelles correspondent à deux attitudes créatrices elles aussi opposées: parcours très méthodique chez Obéline, ponctué par un minutieux travail préparatoire sur papier, au trait et souvent par le texte, fondé sur une réflexion intense autour d’un symbole qu’elle choisit comme point-origine de la peinture à venir. Une application extrême, comme sont nettes les lignes qu’elle trace et strictement apposées les couleurs, unies ou nuancés. Maryse, elle – je me fie là à ce que j’ai retenu de notre conversation – ne procède à aucune étude préalable, pas de croquis, pas d’esquisse. Mais une réflexion permanente, alimentée par les incessants percepts de la vie; et de longs moments de contemplation face à la toile vierge. Jusqu’à ce que survienne une image intérieure dont elle sent qu’elle correspond très exactement à ce que sera l’œuvre finie. Et dès lors elle peint… directement, à même la toile, pleinement maître de ses gestes, des matériaux, des procédés… ne s’octroyant d’autre interruption que celles dictées par les contraintes techniques. Pas de repentir possible! et l’élan créateur maintenu sans faiblir jusqu’à ce que s’impose le sentiment d’avoir achevé le voyage…


Et dans le bel espace de la galerie bellevilloise, à travers cet accrochage dont j’ai écrit plus haut combien il était réussi, ce sont ainsi deux expressions esthétiques qui se sont vivifiées l’une l’autre, non pas en «dialoguant», ni en «se complétant» mais, plutôt, en dessinant un pas de danse comme l’arbre peut en esquisser avec le vent quand ils se transforment et se magnifient réciproquement sans se blesser.
Que l’on consente au compagnonnage des toiles d’Obéline ou de Maryse, c’est un même accueil que l’on fait aux puissantes énergies cosmiques, dont chacune montre à sa manière singulière les manifestations. Des énergies qui taillent leur voie jusqu’aux tréfonds puis remontent jusqu’à la surface de la sensibilité – là où l’on croit comprendre quand il s’agit, plus vraisemblablement, d’obéir à une simple inclination d’âme, une ouverture subreptice du cœur à ce qui échappe, se dérobe, mais par quoi l’on sent bien que l’on est mû. Au fil de la visite, on n'aura pas été seulement amené «par-delà le visible» mais en des confins bien moins définissables, là où mène toute œuvre forte, même figurative…

 

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