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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 13:20

Un cœur simple fait partie du recueil que Flaubert publie en 1877, Trois contes. En peu de pages – le texte a les dimensions d’une nouvelle – l’auteur retrace la vie de Félicité, servante en Normandie, à compter de son engagement auprès de Mme Aubain, une riche veuve autoritaire mère de deux jeunes enfants, Paul et Virginie, et jusqu’à sa mort, ramenant dans le récit les bribes essentielles de sa vie passée par le biais de brefs retours en arrière. Pieuse et dévouée, profondément attachée aux deux enfants, Félicité s’épuise en tâches harassantes et répétitives sans rechigner, toujours prête à donner son amour - même à un perroquet! -, essuyant revers et douleurs bien plus qu’elle ne goûte de joies avec une imperturbable droiture.

[d’après le résumé de la brochure de présentation du programme]

Isabelle Andréani, Xavier Lemaire: deux noms qui désormais, et depuis déjà quelques années, suffisent à me conduire dans une salle de théâtre, quelle que soit leur place au générique – à l’écriture, à la mise en scène, à l’interprétation… ‒ et quel que soit le texte porté à la scène. Et c’est bien, ici, leurs deux noms qui m’ont attirée: ma lecture d’Un cœur simple remonte à plusieurs années, et je n’en avais pas un souvenir si vif qu’il me rende curieuse de le voir transposé sur scène. J’admire Flaubert pour son écriture, elle fait mes délices en lecture-pour-soi mais quant à l’imaginer investie par le théâtre…

Il est vrai que ce n’est pas tout à fait le texte de Flaubert qui est «dramatisé» mais une adaptation, écrite par Isabelle Andréani – dont le texte est publié; il était d'ailleurs vendu à la sortie de la représentation. Car il s’agit bien d’un nouveau texte qui mérite d’exister en tant que tel: l’on passe de la vie racontée par Flaubert à la troisième personne à un récit à la première personne ‒ Félicité devient narratrice de sa propre histoire. Un changement d’importance sans lequel la comédienne eût été contrainte de s'en tenir à une posture de conteuse; or elle voulait incarner Félicité, et faire ainsi exister pleinement la générosité qu’elle sentait dans ce personnage. Il va de soi que changer de narrateur implique d’autres opérations d’écriture que la seule modification des pronominalisations et des accords verbaux et adjectivaux; pourtant, et sans qu’il soit besoin de se livrer à un minutieux travail de lecture comparée, on comprend à la seule écoute, et pour peu que l’on se soit (re)mis en tête le texte de Flaubert avant le spectacle, que les transformations ont été très finement opérées dans le plus grand respect du texte original. Un travail remarquable.


Sur la scène, le mot «adaptation» s’avère peu seyant; je crois que «transfiguration» conviendrait beaucoup mieux. Le passage au «je» dissout toute distanciation, ouvre les brèches par lesquelles peuvent s’immiscer toutes les gammes émotionnelles – celles-là mêmes qu’Isabelle Andréani va parcourir de bout en bout, avec une intensité hors pair, paroxystique dans le plus humble soupir comme dans la joie ou la détresse les plus profondes mais sans jamais surjouer – ô parfait point d’équilibre où elle évolue toujours, au maximum d’intensité sans verser dans cet excès qui deviendrait pathos. Son jeu emporte tout… Quelle expressivité! quelle faculté à liquéfier ses traits avant que la parole énonce la catastrophe; à plisser, rétrécir ou détendre autour des yeux la chair pour moduler le regard et porter au plus haut ce qui le traverse… Un visage fabuleusement mobile et, dans d’équivalentes proportions, un corps prolixe qui continue de parler un langage plein jusque dans les moments d’immobilité silencieuse – ceux-là savamment distillés pour laisser «pauser» un spectacle extrêmement dynamique, tandis que dans l’énonciation même, les ruptures de ton se succèdent avec une infinie justesse. Ce à quoi l’on assiste est au-delà de l’incarnation: la comédienne attire irrémédiablement le public dans la sphère émotionnelle de son personnage; on est comme agrégé par l’intérieur à ce qu’exprime «Félicité». L’on est, depuis son siège, mis au diapason des mouvements d’âme du personnage joué; ce n’est pas exactement être «ému», «atteint», «touché» c’est bien davantage, plus mystérieux, échappant à la verbalisation.


À l’exacte mesure de ce jeu exceptionnel, une mise en scène ultra précise, riche et sobre à la fois où se mêlent en une parfaite harmonie réalisme figuratif et symbolisme. Costume réaliste pour Félicité, jusqu’aux sabots sonores dont les claquements font sens, ne retentissant qu’en certains «points dramatiques» et au contraire retenus lorsque la voix doit prendre en charge le récit mais, pour décor, un simple plancher, disposé au sol de telle manière qu’il dessine une croix et aménagé en «servante» d’où sont tirés et remisés divers accessoires au gré des besoins narratifs. Le plus émouvant peut-être de ces accessoires: une robe de baptême, dont Xavier Lemaire nous dira qu’elle est celle de sa grand-mère, présentifiant la petite Virginie tandis que Paul, lui, sera «là» par le biais d’un cheval à bascule de la taille d’un petit jouet.


Telle une diaphane écharpe musicale, le quintette de Schubert La jeune fille et la mort drape la pièce après avoir longuement baigné la cour de Sainte-Claire en guise de prélude à la représentation. La signifiance dramatique de cette musique magnifique ne fait jamais question; toujours là à bon escient, ni envahissante ni ornementale, elle sublime le jeu d’Isabelle Andréani et lui devient consubstantielle.
Finesse ultime: le traitement dramatique de la fin du récit, qui est aussi la fin de Félicité. On accompagne celle-ci jusqu’à son tout dernier moment; «je» se dit jusqu’au trépas, jusqu’au bord de  l’extinction de la conscience et c’est seulement quand le «je» n’est plus possible sauf à verser dans la pirouette qu’une voix off prend le relais, réinstaurant alors le narrateur extra-diégétique du texte original, effacé jusque-là au profit du «je» de Félicité. Comme on a été mêlé aux mouvements de l’âme de Félicité, on est amené en ses tout derniers instants aux confins de sa subjectivité-disante…


UN CŒUR SIMPLE
Texte de Gustave Flaubert, adapté par Isabelle Andréani.
Mise en scène: Xavier Lemaire.
Interprétation:Isabelle Andréani
Durée: 1 h 20.

Compagnie Les Larrons

Représentation donnée le 2 août à l'abbaye Sainte-Claire.
 

NB: le spectacle, créé à Avignon en 2018, joué toute une saison à Paris, est de retour dans la capitale dès septembre 2019 au Théâtre de Poche Montparnasse, tous les lundis soirs. À ne rater sous aucun prétexte…

 

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