Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 13:10

Alan Turing (1912-1954), mathématicien et cryptologue britannique, auteur de travaux qui fondent scientifiquement l'informatique. […] Pour résoudre le problème fondamental de la décidabilité en arithmétique, il présente en 1936 une expérience de pensée que l'on nommera ensuite «machine de Turing» […] Durant la Seconde Guerre mondiale, il joue un rôle majeur dans la cryptanalyse de la machine Enigma utilisée par les armées allemandes. Ce travail secret ne sera connu du public que dans les années 1970. Après la guerre, il travaille sur un des tout premiers ordinateurs, puis contribue au débat sur la possibilité de l'intelligence artificielle, en proposant le test de Turing. Vers la fin de sa vie, il s'intéresse à des modèles de morphogenèse du vivant conduisant aux «structures de Turing».

Extrait de la page Wikipedia

Poursuivi en justice pour cause d’homosexualité – tombant sous le coup de la même loi qui avait condamné Oscar Wilde en… 1895! – il met fin à ses jours par empoisonnement au cyanure. Une pomme empoisonnée… comme celle dont est victime Blanche-Neige, l’héroïne du fameux dessin animé Disney qui, paraît-il, le fascinait profondément… Je savais tout cela, mais sans être capable de déterminer comment j’en étais venue à le savoir; tout bien réfléchi, c’est très probablement un «Google doodle» à la mémoire de Turing qui m’a arrêtée puis menée à sa page wikipedia, source, donc, de ce savoir diffus et cause première de l’inscription dans ma mémoire de ce nom et des étrangetés biographiques qui lui sont associées . Inscription dont a résulté mon intérêt spontané pour ce spectacle, que j’ai bien failli manquer car très vite toutes les places ont été vendues et lorsque, enfin j’ai embarqué sur le navire festival, il n’y en avait déjà plus une seule disponible. Je n’ai dû qu’à un malheureux désistement de dernière minute de pouvoir aller m’asseoir aux Enfeus ce samedi 3 août – ce qui m’a valu de vivre l’un de mes meilleurs moments théâtraux…

 

La genèse
L’idée naît en 2008, de manière totalement «sérendipitique»: Benoit Solès faisait alors des recherches autour du motif de la pomme; au gré de ses naviguant sur Internet il arrive, de liens en liens, à celui menant à la page «Alan Turing» d'une encyclopédie libre bien connue. Le nom ne lui disait rien mais il suit le lien, découvre un personnage fascinant… et se sent tout de suite inspiré pour lui consacrer une pièce, comme il l’avait déjà fait pour Tennessee Williams (Appelez-moi Tennessee, 2011), songeant d’emblée à un duo de comédiens, l’un se voyant confiée l’interprétation du seul rôle principal tandis que le second prendrait en charge tous les autres personnages. Commence alors une phase d’intense documentation, jusqu’à ce que survienne l’annonce d’un biopic consacré à Turing, dont le rôle serait tenu par L. di Caprio*. C’est un coup d’arrêt  au projet… Mais Benoît Solès voit le film et, constatant qu’il passe totalement sous silence certains aspects de la personnalité de Turing, dont son homosexualité, se dit qu’il lui faut reprendre son travail et tâcher d’écrire une pièce qui soit plus fidèle à ce que ses lectures lui ont appris du personnage. Une entreprise délicate car, outre le film, il a un prédécesseur au théâtre, en Angleterre: Hugh Whitemore, auteur de Breaking the Code, une pièce elle-même fondée sur la biographie de référence due à Andrew Hodges, Alan Turing: the Enigma (1983; en français: Alan Turing ou l’énigme de l’Intelligence, traduction de Nathalie Zimmerman, Michel Lafon, 2015). Qu’à cela ne tienne: il persévère, se documente, se plonge dans les archives désormais déclassifiées, se rend à Londres, Cambridge, Manchester, au plus proche des lieux que Turing aura fréquentés – des lieux dont il rapportera de nombreuses photos. La pièce, alors, commençait de prendre texte.


Vinrent ensuite la rencontre avec le metteur en scène Tristan Petitgirard, puis  l’arrivée d’Amaury de Crayencour pour une création au Théâtre actuel d’Avignon en juillet 2018… mais tout cela est raconté dans le numéro 1446 de L’Avant-scène théâtre (août 2018) qui, outre le texte de La Machine de Turing, propose autour de la pièce un dossier passionnant illustré de photographies superbes. Il convient d’ajouter que la pièce a très vite connu le succès, et qu’elle a obtenu quatre Molières en 2019: celui du «théâtre privé», celui de l’«auteur francophone français» et du «comédien dans un spectacle de théâtre privé» pour Benoît Solès, celui du «metteur en scène dans un théâtre privé» pour Tristan Petitgirard. Un succès qui va croissant, ce qui a contraint les créateurs à recruter deux autres comédiens qui puissent assurer les dates parisiennes tandis que la pièce partait en tournée.

* Ce sera Imitation Game, de Morten Tyldum (2014)… mais en définitive sans Leonardo di Caprio…
 

La pièce
Tout est rigoureusement vrai, à quelques éléments près, dont le lien d’amitié qui se tisse entre Turing et le sergent Ross – lui-même un personnage fictif – et le fait que la machine ait été baptisée Christopher par son créateur – un détail qui, si je ne me trompe, a été emprunté au film. Ce prénom est en revanche tout droit issu de la réalité biographique: il est bien celui d’un ami d’enfance, Christopher Morcom, mort par suicide à 21 ans, effectivement évoqué dans la pièce. Construite par succession de saynètes organisées en une chronologie complexe – une linéarité «axiale» si l’on veut partant du dépôt de plainte pour cambriolage au commissariat puis courant jusqu’au suicide de Turing autour de quoi se distribuent des retours en arrière plus ou moins lointains et qui se recomposent au fur et à mesure que se déroule le spectacle en une continuité donnant autant de clefs qu’elle soulève de questions. Une construction au bel orient, à la fois fine et intelligible, témoignant d'un art consommé de s’approprier la réalité en en transformant certains détails pour aboutir à une efficacité dramatique sans faille et véhicule d'émotions de tous ordres.

 

Une structure organisant un texte remarquable, constellé d’humour mais où les propos forts résonnent, suscitent l’émotion, sans jamais verser dans aucune forme de complaisance ou de facilité; les répliques s’échangent sur un ton toujours juste, à un rythme où silences et emballements font pareillement sens. Sans compter l’admirable bégaiement de Benoît Solès, n’altérant pas seulement la diction car tout le corps bégaie – c’est une multitude de petits gestes, de frémissements, de blocages dans les postures en même temps que les syllabes se redoublent ou que les mots soudain s’arrêtent à l’orée des lèvres figées sur leur effort de prononciation… ‒ sans pour autant faire le moindre obstacle à la bonne compréhension des paroles dites. Contre toute attente le texte imprimé ne comporte aucun signe flagrant de ces mots bégayés, hormis ici ou là quelques points de suspension. Mais que pourrait la rigidité typographique face à un bégaiement qui «jazze», qui ne se fixe pas sur des mots prédéterminés mais sur des états émotionnels, sur des moments dramatiques par définition soumis aux fluctuations inhérentes au spectacle vivant. Car lors de la représentation s’ajoutent aux émotions données du personnage interprété celles qui vont traverser le comédien «au présent» et ainsi chaque soir infléchir différemment les bégaiements. Restent tout de même quelques invariants toujours respectés: le comédien joue sur deux types de bégaiement – les syllabes répétées, le mot qui ne sort pas – dont chacun est lié à une intensité émotionnelle particulière; le bégaiement cesse chaque fois que «Turing» glisse hors de sa posture de personnage pour se faire narrateur de sa propre histoire. Là encore, un sens très aigu de la justesse, de la pertinence, de l’intelligibilité. Et quelle cohérence, quelle harmonie avec le langage corporel dont Benoit Solès use pour signaler l’autisme de son personnage… Un époustouflant travail d’incarnation, auquel répond le talent d’Amaury de Crayencour à être tour à tour, et avec une même présence, le sergent Ross, Arnold Murray et Hugh Alexander.

Mais que ressentirait-on de ce jeu d’acteurs époustouflant s’il n’était serti dans une mise en scène qui par tous ses aspects le valorise? il faudrait ici louer chacun d’eux mais l’un cependant marque davantage: le montage vidéo. Présente de bout en bout, la projection vient parfois compléter le décor en dur. Ou se substituer à lui lorsqu’elle fait apparaître «Christopher»  ‒ touches, rouages en mouvement… Ou encore se muer en narrateur quand, élaborée à la manière d’un puzzle dont les pièces s’ajusteraient d’elles-mêmes, elle juxtapose des images-vignettes se déplaçant les unes par rapport aux autres. Et çà et là, soudain, des averses de chiffres traçant des figures variées qui revisitent la représentation-type de l’univers numérique, devenue cliché sans doute depuis Matrix
Une dynamique visuelle épousée au millimètre près par la bande-son, qui souligne les variations d’intensité, respecte les silences, prend en charge une bribe de narration… les lumières suivent… pas le moindre interstice vacant, pas une seconde où l’on resterait en doute, où l’on se demanderait brusquement à tel ou tel propos «qu’est-ce donc que cela?».

Arrivée là, et plutôt que de poursuivre un descriptif qui de toute façon restera en deçà de qu’il prétend évoquer, je ne puis rien faire autre qu’insister avec force sur l’excellence-en-soi de chacune des composantes du spectacle et écrire, avec non moins de force, que ces excellences particulières se subliment les unes les autres, portant l’ensemble à un niveau de véritable surexcellence. C’est un spectacle qui subjugue et fait du spectateur un enfant émerveillé, à l’unisson de cette part d’Alan Turing que Benoit Solès a si bien su montrer dans son interprétation du personnage.


LA MACHINE DE TURING
Texte de Benoit Solès
Mise en scène:
Tristan Petitgirard, assisté de Anne Plantey
Interprétation : Amaury de Crayencour, Benoit Solès ; vox off : Bernard Malaka et Jérémy Prevost
Décor: Olivier Prost
Lumières: Denis Schlep
Montage vidéo: Mathias Delfau
Musique: Romain Trouillet
Costumes: Virginie H.
Enregistrement violoncelles solo: René Benedetti
Durée: 1 h 30
Représentation donnée le samedi 3 août au jardin des Enfeus.

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...
  • Où donc...
    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

Pages