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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 14:27

Le jour de mon arrivée, les deux tiers du 68e Festival des jeux du théâtre de Sarlat appartiennent déjà au passé: je vais assister ce lundi 29 juillet au douzième spectacle des dix-huit programmés… ce n’est plus là «monter dans un train en marche», c’est s’agripper au marchepied en pleine vitesse pour tâcher de gagner un wagon à quelques encablures du terminus – et tant pis pour la brièveté du trajet restant, l’essentiel étant de le parcourir… Pourtant, L’Autre Fille était l’une des très rares pièces que j’avais d’emblée écartées de ma «primoliste» établie lorsque j’avais reçu le programme: la dimension autobiographique du texte adapté quand moi-même je me bats avec mes  temps perdus, et le nom d’Annie Erneaux, dont je n’ai rien lu parce qu’elle incarne à mes yeux cette «littérature du soi» pour laquelle je n’éprouve pas le moindre attrait, où l’écriture est convoquée pour se mettre en récit à des fins introspectives, généralement cathartiques car il s’agit de surmonter un trauma, lequel est, en même temps que le geste scriptural scruté au fond de l’œil avec plus ou moins de complaisance – on écrit comme on s’allonge sur le divan, en se donnant pour légitimation à la publication le «style» quand l’ordinaire analysant s’en tient à une parole qui ne sortira pas du cabinet de son psy. Et le diariste non moins ordinaire à un journal qui restera «intime». Je dois cependant avouer que je boude ce type d’écriture davantage influencée par les métadiscours  qu’à la suite de véritables confrontations qui se fussent avérés décevantes (quoique… une ou deux tout de même qui m’ont marquée de manière assez négative pour rendre repoussant l’ensemble du domaine littéraire en question). Mais j’avais une très vive «envie de théâtre», une pure et simple envie de vivre un moment de scène, de recevoir quelque chose par le théâtre et, à cet égard, j’ai été comblée.

Un beau dimanche d’août 1950, le monde de la petite Annie bascule lorsqu’elle entend, inopinément, sa mère dire à une cliente du commerce familial que l’autre fille «était plus gentille que celle-là»! Cette sœur, morte à 6 ans de la diphtérie, deux ans avant sa propre naissance, elle n’en a jamais rien su […] C’est pour chercher à la « faire revivre, ou re-mourir, pour être quitte de toi » comme elle le dit elle-même, qu’Annie Erneaux écrit en 2011 ce court récit en forme de lettre […]
Extrait du texte de présentation, programme 2019.

Une lettre… On verra donc sur scène une épistolière, écrivant à haute voix – c’est en tout cas ce que suggère d’emblée le décor: une chaise, au-devant une table où sont posés des livres, des feuillets, un stylo; au sol une jonchée de boules de papier froissées comme en produisent aussi bien les écrivains luttant contre le syndrome de la page blanche et s’épuisant en brouillons insatisfaisants que les personnes ayant à écrire une lettre et chassant les uns après les autres les mots au fur et à mesure qu’elles les tracent, les jugeant inappropriés à leur destinataire.
Comme toujours, pour ces représentations débutant à 21 heures et dont la durée va de 60 à 80 minutes, les effets de lumière perdent en perceptibilité, dilués qu’ils sont par la clarté diurne déclinante mais encore assez forte pour réduire à la quasi-inefficacité les projecteurs. Et sans doute a-t-on perdu quelques clairs-obscurs qui eussent souligné l’interprétation de Marianne Basler, déjà puissamment expressive: la manière dont la comédienne a posé sa voix, ses gestes, dont elle a habité la scène minuscule installée en coin dans la cour de l’abbaye Sainte-Claire, se déplaçant comme en chambre de la chaise calée derrière une table-bureau vers les autres points de l’espace scénique, son art, aussi, de diriger ses regards – autant de points où il faut déceler l’empreinte du metteur en scène, Jean-Marie Puymartin… à travers elle j’ai entendu sans l’avoir lu le texte d’Annie Erneaux dans toutes ses nuances, elle en a laissé sourdre les multiples strates, formelles et de fond. J’ai entendu tour à tour l’énoncé distancié, factuel, proche du rapport administratif; les considérations sur le récit – combien de fois le mot «récit» est-il prononcé? – et sur l’écriture, qui semblaient sourdre d’une plume théoricienne; ces invocations aux accents lyriques… Toutes ces couleurs de texte étaient dans la voix et la gestuelle de l’interprète, m’atteignant au plus profond et laissant à la surface de ma mémoire quelques phrases-clefs tandis que simultanément je me disais in petto qu’imprimé, ce texte me tomberait très probablement des mains dès les premières pages, et qu’il lui fallait la chair, le vibrato uniques conférés par le jeu théâtral pour qu’il me touche, déploie du sens et amorce dès l’écoute une foisonnante réflexion souterraine.

«Tu es morte pour que j’écrive» mais, un peu plus loin, «tu» es un vide que l’écriture ne comble pas… le cliché de l’écriture-vocation mâtinée de mission mystique; puis écriture dont celle-là même qui la produit constate qu’elle n’atteint pas son but et qui pourtant continue à écrire… ô paradoxe! Ainsi l’écriture semble-t-elle échouer à «désabsentifier», malgré les assauts de deuxième personne, cette sœur morte; mais, sur scène, les «tu / toi» dits par Marianne Besler lui apportent une présence immatérielle aussi prégnante que celle de la narratrice. Incarnations réussies, avantage au théâtre…

 «C’est surtout par le traitement des sons […] que nous entrons de  plain-pied dans cette histoire», nous dit le metteur en scène dans la citation transcrite dans le programme – hélas, la bande son n’aura été ce soir-là que devinée. Comme l’éclairage artificiel  était dilué par la clarté diurne, la bande-son l’était par les bruits ambiants (bouffées de forts échos chantés dus aux artistes de rue qui se produisaient à proximité; miaulements déchirants d’un chat obstinément posté devant une fenêtre close; roucoulades de pigeons voletant près de la scène…), parfois assez forts pour troubler le public – combien de têtes se sont tournées, et retournées vers ce malheureux chat – mais admirablement «gérés» par la comédienne qui, loin de paraître gênée, a semblé jouer avec eux, leur répondre par le regard, la posture, sans pour autant négliger d’élever la voix pour demeurer audible malgré les perturbations. Au point que ces bruits intempestifs sont devenus partie intégrante du spectacle, telle une bande-son impromptue se superposant à l’autre. Ils pouvaient même passer pour l’expression sonore du chaos mental dans lequel se trouve un auteur cherchant ses mots, surtout quand ces mots sont convoqués pour panser / penser un trauma.

À en juger par les réactions au sortir du spectacle – une bonne partie de l’assistance s’est levée, et les applaudissements continus ont provoqué plusieurs rappels –  comme à Plamon le lendemain, l’enthousiasme du public était sans faille. À écouter quelques commentaires à la sortie, et la plupart des interventions à Plamon, la majorité des spectateurs étaient de fins connaisseurs, et de grands admirateurs d’Annie Erneaux. Les maîtres-mots des réactions ont été «émotion», «bouleversement»… jusqu’aux quasi-larmes évoquées par certaines spectatrices. J’ai senti qu’il y avait à l’évidence une profonde sororité entre l’œuvre de cet auteur – toute l’œuvre et pas seulement L’Autre Fille – et les festivaliers, que l’interprétation de Marianne Basler a renforcée, soudée et, peut-être pour quelques-uns, révélée. Quant à moi, je reviendrai avec plaisir voir Marianne Basler interpréter L’Autre Fille. Mais ce sera pour son talent de comédienne et pour lui seul: ce qu’elle a insufflé au texte d’Annie Erneaux n’a, pour le moment, rien changé à mon manque total de curiosité vis-à-vis de cet auteur.

L’Autre fille
D’après le texte d’Annie Erneaux.
Mise en scène: Jean-Philippe Puymartin
Interprétation: Marianne Basler
Durée: 1 h 20

Représentation  donnée le lundi 29 juillet 2019 à l’abbaye Sainte-Claire.

Annie Erneaux, L’Autre Fille, Nil éditions, 2011 – 80 p.; 7,50 €.
 

 

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