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18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 12:35

* Juste comme une petite tape...

Trouant parfois l’ouate des jours il y a les signes – ces fulgurances nodales qui, à la faveur d’un percept impromptu, se forment en lui agrégeant souvenirs, réminiscences, exsudations imaginaires, regrets… toutes sortes de sécrétions psychiques soudain venues et convergeant dans le plus grand des chaos mais dont on sent qu’avec ce percept initial elles font signe, distillent les prémices d’un message qui dès lors ne sera plus tout à fait clavé (à condition bien sûr que l’on sache manier à bon escient les clefs entrevues). Et puis de petites entailles moins vives qui picotent l’attention et n’ont d’autre rôle que de ramener à la surface pensante une idée oubliée, une intention trahie, un projet remisé… mais sans tailler à leur entour ces creux abyssaux où parfois les signes entraînent. Je ne vois de meilleur terme pour désigner ces effleurements irisés que l’anglais poke, du moins tel que ce mot a pris sens dans l’univers Facebook – dont je ne suis, au demeurant, pas si familière que cela. S’il fallait par purisme borné – en l’occurrence un peu idiot – vouloir le remplacer à toute force par un équivalent français qui renvoyât à un même signifié, à savoir une notification aussi légère qu’un psssttt murmuré à son voisin immédiat, on ne pourrait guère faire autrement que de passer par une périphrase, par exemple «petite tape amicale». C’est pâteux comme de la vase – trois mots et l’on s’enlise! Poke en revanche… une seule syllabe, qui plus est allégée par le souffle que la prononciation anglaise donne au «p» initial: comme l’épiderme au derme, le mot colle à ce micro-geste, éphémère et à peine appuyé, qu’il est censé signifier; ses sonorités se glissent dans l’oreille puis pénètrent la pensée aussi délicatement qu’une bulle de savon se pose sans tout de suite éclater…

Le festival annuel des Jeux du théâtre de Sarlat est, très probablement, le lieu où me ramènent des pokes de plus en plus fréquents, et nombreux, tandis que se succèdent les éditions – je vois à peu près autant de spectacles d'une année l'autre, avec une aptitude inchangée à «entrer» en eux (et «entrer» dans un spectacle peut parfaitement signifier… rester hors de lui et n'y point adhérer, pour des raisons que je n'identifie pas forcément mais dont au moins je sens qu'il me faut cerner l'origine, avec assez de discernement pour, le lendemain à la rencontre de Plamon, pouvoir en discuter), à apprécier (je veux dire: être enthousiaste ou au contraire critique, «apprécier» ayant ici le sens neutre de «porter un regard sur…») le jeu des comédiens, le travail de mise en scène, etc. Mais avec chaque année une «production» décroissante de chroniques. Restent beaucoup de notes, parfois des enregistrements sonores, et même de temps en temps des textes embryonnaires auxquels il manquerait peu de choses pour que la construction écrite tienne sur ses phrases. Et avec ce fatras le douloureux sentiment de cadeaux reçus – les spectacles et les rencontres – à bras ouverts sans avoir su remercier en retour: le comble de l'ingratitude.

Je conserve assez scrupuleusement ce fatras; au cours des rangements de hasard auxquels je me livre de temps en temps, je retrouve ainsi des bribes vieilles de plusieurs années dont beaucoup me semblent avoir gardé une certaine force évocatrice – les lire à cette occasion époussète tout d'un coup le cumul des jours cendreux et j'ai l'impression d'être à Sarlat, au sortir du spectacle croqué en notes, réfléchissant à plein régime aux mots et phrases devenus ensuite ce que j'ai sous les yeux. Il y a donc du sens vif dans ces fragments; je me demande alors ce qui a bien pu me retenir au seuil de la chronique pas-si-mal-venue-que-ça, et transformer ces notes en résidu inutilisé faute d'avoir su les mettre en adéquation avec l'immédiate suite de la représentation sarladaise ou, plus tard, avec telle ou telle reprise de la pièce «croquée». Aucune réponse ne s'est jamais profilée ni ne se profile – seule vient à l'âme, et subsiste, la rage dépitée de n'avoir pas eu assez de détermination et de persévérance pour donner à ces fragments l'étoffe textuelle qui les eût hissés au rang d'article constitué. Éprouver ces rages, et savoir que je vais les éprouver, assaisonnées de verte amertume, ne me rend pas pour autant plus persévérante et l'édition 2018 du festival de Sarlat a laissé elle aussi son lot de notes en souffrance – et le grenier à pokes de s'enrichir encore…

Jeudi 29 novembre, donc, poke poke poke au rebord de ma mémoire festivalière – fenêtre toujours à demi ouverte où circule sans discontinuer le petit vent du souvenir: j'aperçois Christophe Barbier dans l'épisode de la série Munch diffusé ce soir-là. Il incarne un avocat, et fait sa première apparition en train de plaider, avec éloquence et force effets de manches... théâtre dans le théâtre: mise en scène de la plaidoirie à l’intérieur de la fiction télévisée. Et me voilà renvoyée à Sarlat, au tout début du festival, au moment de passer à la billetterie pour réserver mes places… Parmi les spectacles choisis, Le Tour du théâtre en 80 minutes, venu remplacer La Main de Leïla, de Kamel Isker, initialement prévu le lundi 23 juillet et qui avait dû être annulé. Ce titre, et sa présentation dans la dernière mouture du programme 2018, m’avaient d’emblée attirée mais ma décision de prendre un billet pour aller voir cette pièce avait été scellée par la référence à l’ouvrage qui avait été sa source: ce Tour était une adaptation du Dictionnaire amoureux du théâtre, du même Christophe Barbier. Sans avoir lu ni consulté ce volume-là je connaissais un peu la collection dont il fait partie; j’avais vu là un gage de qualité suffisant pour me donner envie de découvrir comment pareil ouvrage pouvait être porté à la scène. Quant au nom de l’auteur-interprète, il n’avait aucune part dans mon inclination spontanée: avant d’arriver à Sarlat Christophe Barbier m’était totalement inconnu. Disant benoîtement cela à quelques habitués je suscitai un aimable étonnement… «Comment ça? Tu ne regardes jamais BFMTV?» me demanda-t-on. Euh… non. Et force me fut alors d’avouer que je ne savais pas non plus ce qu’était BFMTV (le sigle me soufflait qu’il s’agissait très probablement d’une chaîne de télévision mais… supposer ou déduire n’est pas «connaître»). Autant dire tout de suite que, depuis, je n’ai pas davantage regardé BFMTV qu’auparavant et que je n’ai toujours pas écouté Christophe Barbier éditorialiser l’actualité: une manière, sans doute, de garder intacte la très profonde impression que m'a laissée le comédien extraordinaire – car ce qu’il manifeste sur scène est bien au-delà d’une «excellente interprétation» – que j’ai découvert aux Enfeus. Une impression qui s’est encore approfondie trois jours plus tard, le 26 juillet, quand il est revenu pour jouer aux côtés d’Anne Coutureau La Proposition, d’Hippolyte Wouters.

Cette dernière pièce, signée d’un auteur belge contemporain, fait entendre une conversation censée se tenir en 1849 entre Juliette Récamier et Alexis de Tocqueville – un dialogue purement imaginaire mais qui cependant sonne vrai: les répliques prêtées à Tocqueville sont construites à partir de propos réellement tenus ou écrits par le célèbre auteur. C’est d’ailleurs lui qui accapare le temps de parole, son interlocutrice n’ayant à l’évidence d’autre rôle que celui de rompre, par une question ou une remarque lancée opportunément, la monotonie d’un quasi-monologue qui sans cela eût tourné au tunnel. «L’auteur ne s’est pas beaucoup occupé du personnage de Juliette Récamier; il ne l’a convoquée, à l’évidence, qu’à titre de faire-valoir», a convenu Anne Coutureau à Plamon. Notons qu’en dépit de ce délaissement manifeste, la comédienne a réussi à emplir la scène de sa présence: par ses postures, les petits gestes posés çà et là, son art d’orienter ses regards ou de manipuler discrètement tel ou tel accessoire pendant que Tocqueville parle, elle campe sur le plateau une Juliette Récamier qui, entre ses répliques plutôt courtes et rares, dites d’une voix égale et posée, ne se laisse à aucun moment oublier au seul profit de son invité. Une performance d’autant plus remarquable de la part d’Anne Coutureau qu’elle est face à un Christophe Barbier rayonnant, qui met au service des propos de Tocqueville une diction parfaite, admirablement modulée, illuminée par un langage non verbal invariablement juste et vibrant ‒ un art de dire par tout son être qui sublime la seule justesse de la voix, porté au zénith de l’intensité sans jamais aller jusqu’à l’exubérance.

L’exceptionnelle maîtrise du dire/être théâtral de Christophe Barbier s’était déjà exposée dans tout son éclat quand il nous avait conviés à son Tour du théâtre en 80 minutes et qui m’avait alors fait gribouiller sur un coin de page qu’il avait «un talent pour dire les textes – les siens et ceux des autres – tel qu’on ne les entendait pas mais qu’on en accueillait en soi les périodes exactement comme si on les savourait soi-même au gré de sa petite lecture intérieure». Une impression encore inédite pour moi au théâtre… Sans compter que le texte de ce Tour du théâtre était lui-même brillant, tant dans ses phrases, si bien-sonnantes, que dans sa construction – l’on sentait simplement à l’oreille que la «fragmentarité» du Dictionnaire originel, au lieu de n’aboutir qu’à une juxtaposition de morceaux choisis plus ou moins soudés à force de chevilles, avait au contraire été habilement remaniée pour conférer à la version scénique une remarquable cohérence.

Chacune des deux représentations fut suivie d’un «bord de plateau» – un échange entre comédien et spectateurs après les saluts, dans l’immédiat après-spectacle. En remplacement de la rencontre plamonaise du lendemain pour la première parce que Christophe Barbier devait rejoindre la capitale dans la nuit mais, à la suite de La Proposition, le «bord de plateau» n’avait rien d’un moment substitutif: c’était à part entière une seconde partie de spectacle où il s’agissait de quitter la fiction dramatique et de ramener la pensée de Tocqueville dans notre actualité par le biais d’une invitation à réfléchir sur la notion de démocratie. Le comédien réendossait en quelque sorte son costume de journaliste politique, sans tout à fait cesser d’être au théâtre: quelle habileté!

Et voilà… enfin une intention concrétisée: rendre à un spectacle, ou plutôt deux en l’occurrence, l’hommage mérité. Le poke cette fois ne sera pas tombé sur une épaule insensible…
 

LE TOUR DU THÉÂTRE EN 80 MINUTES
Texte, mise en scène et interprétation:
Christophe Barbier
Sous le regard de:
Charlotte Rondelez
Durée:
1h20
(Librement inspiré du Dictionnaire amoureux du théâtre, Plon, 2015).
Représentation donnée le lundi 23 juillet 2018 au Jardin des Enfeus.

 

LA PROPOSITION
Texte:
Hippolyte Wouters
Mise en scène:
Carlotta Clerici et Anne Coutureu
Avec:
Christophe Barbier, Anne Coutureau
Costumes:
Frédéric Morel
Durée:
1h05
Représentation donnée le jeudi 26 juillet 2018 au Jardin des Enfeus.

 

 

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