Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 03:15

Mardi 23 octobre.

Tout juste libérée d’une tâche prenante après plusieurs jours d’intense pression, bercée d’une douce euphorie consécutive au soulagement d’avoir réussi à mener à bien ce qui m’était confié et dont jusqu’au bout je me serai crue incapable, je me mets au diapason de cette légèreté d’humeur en me métroportant à Paris sans y être contrainte par la moindre obligation ni intention particulière: ne m’assignant aucun but, je m’évite tout risque de déception…
Ainsi vais-je par les rues en laissant voguer en roue libre les bribes de discours qui inévitablement se tissent à l’entour des moindres sensations – le friselis de l’air sur le visage, le délié de mes pas, l’ouate tendre d’un état mental délesté de toute culpabilité, de tout remords… ‒ et les duréfient en de petites escarbilles d’intelligibilité qui s’envolent au loin sitôt formées. Brusquement, des fragments de collage haut placés sur un mur que je n’avais même pas songé à regarder fût-ce «en passant» m’accrochent les yeux et je reste à les scruter tête en l’air, un temps immobile puis sortant mon téléphone pour les photographier. Une seule prise de vue sera conservée après plusieurs essais vite supprimés, une image que je recadre aussitôt directement à partir de mon appareil. Ce n’est pas dans mes habitudes «smartphotographiques» mais, là, j’éprouve le besoin d’avoir tout de suite sur mon écran un visuel qui corresponde à ce que j’ai voulu capter. Ce très léger recadrage suffit à me satisfaire.

Ce n’est pourtant pas un pur intérêt photographique qui a suscité mon geste: mon intention réelle (dont je n’ai pris conscience que plus tard et que je n’ai pu cerner que bien plus tard encore par l’écriture, grâce à quoi je l'ai alors clairement devinée) n’était pas de prendre une photo qui en elle-même fît sens, mais de conserver ce petit morceau de «réel vu» parce qu’il m’avait instantanément ramenée vers une fulgurance passée de quelques minutes (et le temps d’immobilité que j’avais marqué face au motif avait été occupé par l’extrême tension de mon oreille vers les reflux qui se mouvaient en moi à petits mouvements pressés). Tandis que je traversais l’un des couloirs de la station Châtelet, j’avais aperçu, au sein d’un petit orchestre qui jouait l’une des très-fameuses Quatre saisons, un violoniste manifestement en communion totale avec son instrument et ce qu’il interprétait mais à l'apparence bien en dehors de ce que l'on s'attend à voir dans une formation classique, portant de longs cheveux grisonnants mal attachés en que-de-cheval, un jean grunge et… un tee-shirt au logo du groupe Nuclear Assault. Le décalage me sidéra et me fit me demander s'il lui arrivait de jouer du Vivaldi en se donnant pour fond orchestral l'un ou l'autre «morceau» de ce groupe de trash metal. Quel serait donc l'effet de pareille rebroderie sonore... Puis la sidération se dissipa, abandonnant derrière elle tel l’escargot sa fragile traînée adamantine de vagues traces, pas même discursives. Jusqu’au surgissement de ce collage réduit à fragments: les ballons tendus vers les airs – la musique mais contrainte par l'espace clos où elle se déploie; le personnage dont il ne reste qu'une partie du visage – ce qu’il advient à plus ou moins long terme des sensations et pensées, aussi aigües eussent-elles été… et me voilà en train de photographier un motif parce qu’en me rappelant un moment vécu peu avant il me disait aussi, par le truchement de ce moment et de la conscience que j’avais de son devenir-en-moi, l’une des raisons pour lesquelles je crois que l’on photographie: tâcher d’épargner à quelque chose dont on sent qu’il le mérite la sanction de l’effacement, de la dissolution.

Contre toute attente, j’ai enfin réussi à prendre dans mes filets de mots l’un de ces instants sérendipitiques dont la valeur tient aux réticulations si nombreuses et si mouvantes qu’à peine deux ou trois pourront être tenues en respect par l’écriture. Une joie douce et ronde me gagne, d'autant plus douce qu'elle m'avait de longtemps manqué: à force de faire du «texte-enfin-là», enserrant au plus juste ce petit bout de sens qui jusque-là fuyait devant moi comme un gardon – un aboutissement de plus en plus rare –, l’alpha et l’oméga de cette allégresse sans laquelle mes jours ont aussi livide mine qu’un trottoir défoncé et maculé d’immondices, je traverse des périodes d’affreuse mornité de plus en plus longues et déprimantes.

Cette aranéosité grise et duveteuse est pourtant continuellement déchirée par l'éclat phosphorique d'une de ces fulgurances sérendipitiques qu'en infatigable guetteuse de synchronicités je reçois l'âme grande ouverte mais je ne sais pas encore assez me contenter de vivre ces embrasements fugitifs lors même qu'ils sont eux aussi sources d'une joie profonde et limpide sans être sauvés de l’évanescence par le texte ou la photo .

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...
  • Où donc...
    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

Pages