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23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 04:34

C'est une voix off qui ouvre le spectacle; celle d'un père s'adressant à ses deux fils et dont on comprend qu'elle sourd d'une lettre posthume, par laquelle il leur enjoint de mettre de l'ordre dans la maison qu'il leur a léguée avant de la vendre. Surtout au grenier, où ils ont tant joué quand ils étaient petits...

Sur le plateau le grenier est là, un archétype de grenier, avec son vasistas entrouvert, ses entassements chaotiques de choses érodées et flétries et sa poussière. Les deux frères devenus adultes entrent, allument le plafonnier, explorent le capharnaüm comme s'ils s'aventuraient dans la caverne d'Ali Baba. À petits coups de rires et de clins d'oeil, se précipitant d'un objet à l'autre, ils montrent qu'ils se souviennent. Mais au lieu de se raconter leurs souvenirs, ce sont les vers d'Homère qu'ils se disent plus exactement: ces vers tels que traduits en français par Jean-Louis Backès. Cela peut paraître de prime abord un bien curieux écrin scénique pour une œuvre de cette envergure mais avoir ainsi enchâssé le poème dans cet exercice de ressouvenance, lié à l'enfance qui plus est, fonde le spectacle sur ce que l'imaginaire de deux enfants a pu faire d'un tel poème, sur ce que leur mémoire d'adulte en peut encore faire, et non sur ce poème seul. Ainsi s'agit-il moins, me semble-t-il, de l'honorer que d'évoquer sa persistance culturelle à travers ce jeu d'enfant dédoublé dans le temps le jeu et le souvenir du jeu.

Longtemps les deux comédiens instillent avec finesse dans des vers a priori intimidants, et dont on imagine mal que des enfants puissent se les mettre en bouche à seule fin de jouer, ce brin d'élan empreint de drôlerie grâce auquel on reconnaît le ton du jeu. Sans ajouter un mot qui ne soit pas dans la traduction, donc sans faire apparaître autrement que par des mimiques, des postures, des intonations, ce fameux conditionnel ludique ("On dirait que je serais Achille...") par quoi les enfants s'immergent dans leur univers fictif, ils font sourire le texte par leur gestuelle et surtout le maniement à la vitesse grand V d'une quantité impressionnante d'accessoires ayant déjà en eux-mêmes un potentiel comique de par leur transformation en ce qu'ils ne sont pas vaisselle cabossée devenant casque, plumets de balai mués en cimiers, chaussettes-projectiles, vêtements défraîchis endossés de guingois tandis que le poème parle de beaux voiles ou de nobles cuirasses... Pour dire vrai, cette exubérance à la fois de gestes et d'objets, très juste du reste par rapport à un point de vue qui se veut enfantin, prend le pas sur ce qui s'énonce; le ploiement de cet environnement profus aux lois d'un conditionnel ludique tacite capte l'attention au détriment des mots prononcés: l'on s'ébahit davantage du devenir des choses entre les mains des comédiens qu'on ne s'émeut du texte. Mais au fur et à mesure que le terme de l'épopée approche le "temps du grenier" s'efface et les vers épiques semblent grandir puis occuper tout l'espace: la diction des deux comédiens perd de son entrain joyeux, gagne en gravité, fait éclore le tragique quand éclatent la colère d'Achille, sa douleur devant le cadavre de Patrocle, la noblesse d'Hector au combat puis la confrontation d'Achille et de Priam... Et quand sont célébrées les funérailles d'Hector, on a oublié les cuirasses de chiffons, les armes de pacotille, les bourrades brouillonnes de deux gamins feignant de se battre à mort en s'envoyant à la figure des poignées de vieilles chaussettes, on n'a plus à l'oreille que ce que la traduction donne à entendre de l’œuvre homérique. L'on se retrouve ainsi insensiblement porté d'abord par le théâtre d'objets puis par le poème seul, sans que l'on ressente la moindre rupture. Les rires qui au début fusaient souvent dans la salle se raréfient, puis disparaissent c'est dans un silence recueilli que l'épopée s'achève.

Sitôt celle-ci close, le "temps du grenier" revient, très brièvement: l'un des deux comédiens se juche sur les épaules de l'autre pour aller, bras tendu, éteindre le plafonnier, comme au début il l'avait fait pour allumer, une fois dite la lettre-incipit. On renoue avec l'histoire-cadre pour fermer le spectacle comme on dit, en photo, que l'on "ferme" une image en vignettant les angles pour resserrer la composition et empêcher le regard de fuir hors champ, perdant en route une partie du contenu signifiant que le photographe a voulu mettre dans le cliché.

Voilà un spectacle très habilement conçu, porté par des comédiens enthousiastes qui réussissent à ne jamais trahir ni la mise en valeur littéraire de cette traduction, ni la dimension cocasse et attendrissante du jeu d'enfant dans lequel ils l'ont inscrite une dimension d'autant plus attendrissante que ce n'est pas un jeu de premier degré mais un retour en enfance, consécutif à un deuil qui plus est, dont on imagine sans peine ce qu'il peut avoir d'émouvant pour deux adultes.

Je me de mande tout de même s'ils sont si nombreux que cela les enfants d'aujourd'hui un large "aujourd'hui" qui s'étendrait dans le passé jusqu'à l'enfance des deux personnages trentenaires se ressouvenant ici à conjuguer au conditionnel ludique un grand classique de la littérature comme l'Iliade. Je les imagine plus enclins à prendre un vieux manche à balai pour sabre laser en s'adoubant chevalier jedi qu'à revêtir une passoire de fer-blanc en guise de casque et à se rêver Achéen "aux belles chnémides"...D'ailleurs, je me demande même si les greniers poussiéreux ont encore beaucoup d'avenir en tant que refuge de jeu quand les enfants, pour jouer à être quelqu'un d'autre, n'ont besoin que quelques clics pour franchir les portes de tel ou tel univers virtuel et se forger des avatars à leur convenance qui mèneront la vie dont ils rêvent...

ILIADE
D’après le poème d’Homère traduit par Jean-Louis Backès (Gallimard, coll. «Folio classique», 2013).
Adaptation, mise en scène et interprétation:
Alexis Perret et Damien Roussineau
Chorégraphie:
Alexandra Leblans
Lumières:
Thomas Jacquemart
Son:
Emeline Aldeguer, Jacques Descomps, Pierre-Albert Vivet.
Costumes et accessoires:
Ghislaine Ducerf, Claire Bourbon, Nadia Léon, Sophie Musil
Construction:
Stéphane Petrov
Durée:
1h10

Jusqu'au 4 février 2018 au théâtre du Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs
75006 PARIS
Informations et réservations: 01 45 44 57 34.

NB. Homère et son œuvre ont été  les sujets d'une Grande traversée sur France Culture, soit cinq émissions diffusées entre 9 et 11 heures du 7 au 11 août 2017, Celui qu'on appelle Homère.

1. L’Iliade, par Philippe Brunet

Je me souviens d'avoir été particulièrement attentive ce matin-là: j'avais eu l'occasion de converser avec Philippe Brunet voici quelques années, tandis que je découvrais les Dionysies, un festival de théâtre antique qui a lieu chaque année à Paris depuis 2006 et dont il est le directeur. Plusieurs spectacles qu'il avait montés avec sa compagnie Démodocos étaient à l'affiche, dont une adaptation d'un chant de l'Odyssée un seul chant mais interprété dans son intégralité, où se tissaient sans heurt des alternances de vers traduits et de vers en grec ancien, soutenues par un accompagnement musical d'une exemplaire sobriété (je crois me souvenir que les instruments, percussions et cordes, étaient berbères, ou peut-être éthiopiens, je ne sais plus exactement mais en tout cas au vague parfum de sable et de soleil). Sans rien comprendre au grec ancien, j'avais pourtant été sous un charme puissant tout le temps qu'avait duré le spectacle, peu gênée par ces vers dont je ne saisissais pas les mots car les sons de la langue insue avaient malgré tout leur pleine force évocatrice, comme la musique. Un charme sans intellection...
Philippe Brunet a publié en 2010 aux éditions du Seuil sa traduction de l'Iliade. Elle est mentionnée sur cette page internet, où Claire Pacial évoque le travail de Jean-Louis Backès qu'ont utilisé Alexis Perrel et Daniel Roussineau
un article dense et passionnant, propre à alimenter toute réflexion sur l'acte de traduire.

2. L’Odyssée, par Pierre Bergounioux

3.  Les paroles s’envolent

4. Les écrits restent

5. L'histoire se répète

 

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