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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 12:37

Des bribes-bibelots de peu, verroteries textuelles que pourtant je ne parviens pas à jeter d’un clic à la corbeille ni, lorsqu’elles traînent à l’ancienne sur des bouts de papier ou gisent demi-mortes en des pages de vieux carnets tout encombrés et conservés plus par négligence ou répugnance pour les actes définitifs (=balancer au vide-ordures...) que par authentique souci de garder, gribouillées et à peine déchiffrables au point que je n’en comprends plus d’abord le sens – orientation et signification confondues – et qu’il me faut bien tâtonner pour enfin lire, et entendre dans la foulée, quelque chose (mais alors chacun des multiples ânonnements que je murmure en butant sans cesse avant de retrouver ce que je pense être la phrase initiale est à son tour signifiant, signifiante aussi leur somme quoique différemment, et cet ensemble constitue in fine une constellation tout en replis mystérieux ponctuée d’éclats brillants, sans qu’il y ait à la clef de «texte» abouti dont je puisse retirer quelque fierté; non: juste cela, des mots, des phrases qui, j’ose le croire, enserrent un peu de l’instantanéité du geste scriptural auquel je prête des vertus d’emprisonnement cosmique tout en étant, dans le même temps, convaincue de sa radicale impuissance à saisir quoi que ce fût de signifiant (et significatif!) précisément. Et cette sensation douloureusement aiguë, aussi, qui perdure et s’étale invasive, de ne pouvoir longtemps me passer de lui alors que je le sais incapable de jamais atteindre ce but que tacitement je lui assigne: arrêter dans ses entretissages de signes un peu de temps et de sens – rien qu’un peu, une bribe, une épéhémérité fragile comme une nanoseconde de verre qui filerait à une vitesse supralumineuse…


Sont-ce d’authentiques retrouvailles, de véritables renouements avec l’«écriture» que ces enfilades de mots jetées là comme un cri primal, écriture quasi automatique si je fais abstraction des ratures que le traitement de texte non seulement rend invisibles mais efface et pousse au-delà de toute mémorisation possible – en efface jusqu’à l’infime trace sauf à aller fouiller dans des recoins insoupçonnés du disque dur où, assurent les geeks bien informés, tout peut se retrouver, y compris les contenus de toutes les corbeilles successivement vidées (à ce que je crois avoir appris de l’un ou l’autre épisode des Experts cyber ou d’une quelconque série policière où la moindre enquête donne nécessairement lieu à de plus ou moins longues considérations numériques…) ‒ et des contrôles orthographiques élémentaires (je veux dire jetées là sans autre objectif que de soulager un vouloir-dire et ne cherchant pas à «rendre compte» de quoi que ce soit, sans que je me demande à aucun moment «comment commencer» comment poursuivre et conclure – comment construire)? Vais-je grâce à elles qui finalement me sourient parce qu’elles témoignent d’une impulsion poussée à son terme et que, de cela même, je me croyais devenue incapable, parvenir à écrire ce que j’ai laissé en jachère pendant des mois, voire des années (et s’il n’y avait les chiffres qui énoncent sans appel l’écoulement des mois, des ans et en bornent le cours comme les stèles aujourd’hui de plastique qui signalent les distances au fil des routes, que saurais-je de temps qui passe, sinon qu’il est un tas de cendres grises et fumantes – puantes – sans cesse grossissant?) de telle manière que cela ne sente pas son mauvais raccommodage couturé de remords embarrassés? Et quand bien même je en serais plus apte qu'au fragment, à l'écumage de miettes de sens par miracle prélevées et sauvées de la benne à oublis, du vaste désordre des brouillons? Ce sauvetage-là, si minuscule et infime fût-il, ne vaut-il pas que je m'y consacre? À l'évidence si puisque à bien y réfléchir je n'ai lâché la bride à ces circonvolutions qu'à seule fin de justifier un vague rassemblement de briberolles revenues à l'improviste du fond des décombres.

La Bibliothèque

Voici quelques semaines j'apprenais que Jacques Damade fêtait les 25 ans de sa maison d'édition. J'avais découvert ses livres au tout début de mon activité de chroniqueuse et les avais beaucoup aimés. De là une belle interview (dont je ne croyais pas retrouver la trace suite à des aléas numériques lointains mais qui est bel et bien encore là), puis des liens d'amitié, un suivi aussi étroit que possible de ses publications dont il me faisait gracieusement parvenir un exemplaire de chaque... jusqu'à ce que s'étiole ma capacité à écrire au point que longtemps j'ai continué à recevoir des livres, à les lire avec délectation bien que je ne leur offrisse plus l'écho que l'éditeur était en droit d'attendre de moi. Par honte d'être ainsi muette, j'ai peu à peu délaissé les signatures, les rencontres... sans perdre tout à fait de vue cette belle entreprise éditoriale. Alors, cet anniversaire allait-il redémarrer la machine? Pas même: tout au plus le regret de mes engouements non écrits s'est-il aiguisé. Puis en ce dimanche 16 juillet, à la faveur du feuilletage intempestif d'un cahier vieux de cinq ans ces lignes perdues entre des notes et des gribouillages peuplant la page dans tous les sens (dans lesquelles je glisse aujourd'hui un peu du liant qui leur manque indéniablement):

Les rééditions de La Bibliothèque: elles relèvent des textes anciens de leurs pages jaunies et fragilisées par leur grand âge, pour leur en offrir de plus fraîches qui rendront à ces œuvres leur corps, leur plénitude littéraire bien mieux qu'une banale «édition moderne» car il ne s'agit pas seulement de rendre aisément lisible des textes relégués, devenus rares, mais, aussi, de «faire objet», de créer un livre qui se tienne par le papier de ses pages, sa reliure, sa couverture, la perfection de sa typographie… Toutes celles que j’ai lues, et les ouvrages originaux pareillement car La Bibliothèque en publie aussi (originaux dans tous les sens du terme: des primo-publications, avec du caractère, du style, un esprit…) me font l’effet d’appartenir à une littérature de déambulation, où je me suis aventurée comme on muse dans un jardin…

De cette brève, je suis allée en quérir une autre, moins brève mais tout aussi peu aboutie et vieille de… dix ans, rien que ça! que j’avais ébauchée à l’occasion de la sortie d’un recueil d’articles d’Alexandre Dumas constitué par Claude Schopp, Mes chasses – une publication immiscée à petits bruits dans la tonitruante «rentrée littéraire» 2007, qui m’avait inspiré ces micro-jets jugés trop «micro» à l’époque pour pouvoir être mis en ligne à l’époque:

À contre-saison et parce qu'il n'est rien de meilleur, en ce foudroyant «septembroctobre», que de rompre avec les «grands romans de la rentrée», attachons-nous  avec délices au cru d'automne que propose Jacques Damade, qui rapproche son rythme de publication de celui des saisons : un recueil d’articles sur la chasse signé Alexandre Dumas, édité, annoté et préfacé par Claude Schopp, Mes chasses.
Ce livre aux senteurs automnales, entre ragots, lièvres et perdrix, fleure bon l'art de raconter «à la Dumas»: art feuilletonnesque qui sait suspendre le récit, servir des dialogues hachés en menus pointillés, et glisser où il faut le trait riant pour épicer une anecdote. Il est aussi représentatif d'un certain art d'éditer, il porte la patte éditoriale de Jacques Damade, une trace à suivre non pas en forêt mais sur les étals des libraires ou ici, en ligne.
Dans le sillage de ces Chasses, il faut à tout prix arpenter le catalogue de La Bibliothèque, où l’on glane à tout bout de page des livres qui se lisent comme on respire les effluves dorés des feuilles mortes rendues aussi légères que poussière: l'esprit errant.

Alexandre Dumas, Mes chasses (édition établie, préfacée et annotée par Claude Schopp), La Bibliothèque, 2007 - 17,00 €.

Cela ne sent-il pas exagérément le rance que d'aller ainsi pêcher au fin fond d'un dossier fourre-tout logé dans l'arrière-boutique de son disque dur une ébauche, dont il a fallu encore éliminer les échardes, de dix ans d'âge? Sans doute et pourtant... quelque chose je crois y subsiste qui sache manifester mon attachement à cet éditeur, à sa maison, et faute de savoir le dire de neuf aujourd'hui ces petites choses anciennes peuvent faire l'affaire. Alors, oui... j'ai ramassé ces vieilles miettes mais au lieu de les jeter...  

Et voilà qu'en les rassemblant je débusque une autre ébauche, datée de 2013, commencée à la suite de ma lecture de l'anthologie L'Ange noir*... et que, bien sûr, je n'avais su finir. D'ailleurs, ce que j'en ai conservé ne dit presque rien de ce livre mais s'attarde plus volontiers sur l'ensemble du catalogue. Comme si déjà bien embarrassée à l'époque pour circonscrire mon propos à l'objet visé il m'avait fallu m'en approcher par circonvolutions... et procéder par une manière de travelling avant – interrompu net, au détour d'un égarement:

Le tout premier charme de ces livres, qui attire immanquablement le regard, puis la main avant même que d’en découvrir e contenu, c’est leur format – une main moyenne, bien à plat, les recouvre presque et ils sont en général de petite épaisseur, rarement plus de deux cents pages: ils sont faciles à tenir, on les a en main et, par là, plus près du cœur… – , et leur reliure, souple mais d’un fort papier qui a du corps, à larges rabats, arborant titre et nom d’auteur au fer, en caractères noirs, et un logo bien centré, lui aussi au fer et en noir – un carré calligraphié-chiffré dont on a bien du mal à saisir s’il s’agit d’un mot ou d’un simple graphisme. Suivent le nom de la maison précédé de celui de la collection, toujours au fer. On reconnaîtrait, de prime abord, AVE (salut au lecteur?) mais ce pourrait être LVE? ALE… petit jeu de déchiffrage auquel on a tout de suite envie de se livrer et dont on verra très bientôt que c’est à l’image de ce que j’ai envie d’appeler «l’esprit de la maison» - celui qui préside à la conception des livres mais peut-être aussi celui qui la hante, Jacques Damade m’en dira peut-être un peu plus là-dessus…

Avec ces livres on renoue avec le langage des couleurs, non pas forcément leur «symbolique» traditionnelle mais leur «charge de sens»: à chaque ouvrage sa couverture. Typographie, disposition, type d’impression: tout reste identique d’un volume l’autre mais varie le support – il n’y a pas que la couleur qui change, il y a parfois des effets de matière – ainsi la couverture de L’or et la nuit de Pierre Lartigue, d’un beau vert très végétal et d’une texture toilée qui évoque le tissage de la soie sauvage – bien de circonstance pour un texte – ni récit, ni essai: déambulation – qui voyage du côté de la Birmanie et du Cambodge avant de revenir aux Nymphéas de Monet…

Concernant l’une des dernières parutions, L’Ange noir, la couverture et d’un superbe violet foncé, lumineux et profond à la fois, dont je ne peux m’empêcher d’écrire qu’il exhale des senteurs d’alcôve et de boiseries vieilles, de pièce recluse mais luxueuse et calfeutrées de tentures. Un violet inséparables de dentelles noires et de voilettes – mais je m’égare…

* L'Ange noir. Petit traité des succubes (Rémy de Gourmont, Jean Lorrain, Jules Bois... Textes choisis et présentés par Delphine Durand et Jean-David Jumeau-Lafon), La Bibliothèque, coll. «Les Billets de la Bibliothèque», 2013 - 17 €.

J'étais partie pour compiler ici des briberolles de tous ordres et, en définitive, une exhumation fortuite en ayant amené deux autres, j'en arrive à venir presque à bout d'une seule intention (au moins une, fût-elle affligée d'un presque!):  non pas rendre à La Bibliothèque et à Jacques Damade l'hommage que je leur dois mais à leur adresser un vrai signe d'amitié. Quant aux autres bribes de mon bric-à-brac textuel – elles viendront, plus tard... à leur heure qui, à l'évidence, ne devait pas être celle-ci.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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