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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 18:06

Lucrèce Borgia est de ces figures historiques dont la littérature s’empare et qu'elle pare de telle manière que leur être littéraire supplante dans l’imaginaire collectif la personne réelle. Si «Lucrèce Borgia» est un nom qui à lui seul évoque une théorie de crimes au point d’affliger celle qui le porte d’une affreuse «difformité morale», sans doute faut-il l’imputer, pour l’essentiel, à la pièce que lui a consacrée Victor Hugo même s’il est vrai que la légende noire s’est attachée à la famille Borgia dès le XVIe siècle. Au regard des historiens d’aujourd’hui pourtant, la fille naturelle de Roderic Borgia, devenu pape sous le nom d’Alexandre VI, serait davantage une grande protectrice des arts qu’une criminelle aux mœurs éhontément dissolues… Mais l’on sait la fascinante puissance du verbe hugolien, invariablement envoûtant qu’il soit versifié ou en prose, dramatique, romanesque, ou développant un propos militant. On sait aussi le pouvoir du théâtre, et il n’y a rien d’étonnant à ce que le premier au service du second ait engendré une femme de drame qui prenne si facilement le pas sur la femme historique quoi qu’en disent les historiens.


Fervente empoisonneuse, adultère, présumée incestueuse: telle est la Lucrèce du drame hugolien. Mais ce n’est pas la banale monstration de ces noirceurs d’âme qui intéresse le poète et le motive à écrire sa pièce: il entend compléter Le Roi s’amuse d’un second volet dont il écrit dans sa préface qu’il a ses origines «au même moment, sur le même point du cœur», les deux formant une «bilogie […] qui pourrait avoir pour titre Le Père et la Mère». Ce sera Lucrèce Borgia : l’on y voit dépeinte une femme d’une grande beauté mais affectée de la «difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète» en qui il va instiller «un sentiment pur, le plus pur, écrit-il toujours dans sa préface, que la femme puisse éprouver»: l’amour maternel, capable de rédimer tous ses crimes. Voilà donc Lucrèce poursuivant de fêtes en dîners Gennaro, son fils illégitime qu’elle a abandonné à la naissance et à qui elle souhaite désormais manifester son affection. Gennaro, élevé par un couple de modestes pêcheurs, a grandi dans l’ignorance de l’identité de sa mère puis est devenu «capitaine aventurier». Ainsi va-t-elle masquée et travestie car elle se sait haïe de tous, et de lui en particulier qui, vouant à sa mère inconnue une dévotion toute de tendre révérence, exècre la Borgia sans modération: Voilà donc son exécrable palais! Palais de la luxure, palais de la trahison, palais de l’assassinant, palais de l’adultère, palais de l’inceste, palais de tous les crimes, palais de Lucrèce Borgia! s’écrie-t-il à la scène 3 de l’acte I.


La Lucrèce hugolienne est tour à tour exhalaison de haine pure – par exemple lorsqu’elle fomente avec son éminence grise Gubetta un plan pour se venger de l’affront que lui ont infligé les compagnons de Gennaro au premier acte – et tout amour quand elle s’adresse à son fils – un amour autrement sincère et profond que celui dont, au deuxième acte, elle feint d’envelopper son époux afin de lui arracher la liberté de Gennaro. Mais quel que soit le versant de sa nature révélé par les circonstances elle demeure ardente, jusque dans ses détresses, jusque dans ses désespoirs et jusque dans ses plus humbles plaintes. Cette femme aux reliefs moraux si aiguisés, si tranchants et vibrant toute de passions est magistralement incarnée par Frédérique Lazarini qui parvient à exprimer par les seules modulations de sa voix, de ses intonations, toutes ces variations et la radicale opposition des émotions les plus paroxystiques. Son langage corporel vient à l'appui mais sa voix reste le véhicule majeur de ces terribles plissements d'âme: rauque; grinçante, comme charriant du sable raclé des profondeurs et que l'on dirait d'une abominable sorcière lâchant ses imprécations tels des crachats toxiques lorsqu'elle campe la cruelle, la vengeresse gonflée de haine, au contraire douce et lisse, soyeuse presque – une voix-cocon ‒ quand elle s'adresse à Gennaro et tâche de lui dire sa tendresse. Et quand Lucrèce touche les tréfonds de la détresse la comédienne sait blanchir sa voix jusqu'à la quasi extinction sans cesser d'être audible – quelle admirable maîtrise! Mais soyons juste: les autres comédiens ne sont pas en reste d'excellence, chacun joue superbement sa partie, et tous méritent d'être salués bas.

Ces comédiens remarquables évoluent sur un plateau nu, nu entièrement et il le restera du début à la fin du spectacle où l’on ne verra surgir que peu d’objets: de parcimonieux accessoires dont la présence est rendue indispensable par le texte – tel le plateau supportant le flacon d’argent et le flacon d’or, l’eau pure et le poison, ou bien l’ample corbeille emplie des bouteilles qui arroseront le souper fatal – et de brefs éléments de décor – un banc des plus rudimentaires à l’acte I où gît endormi Gennaro, un fauteuil curule à l’acte II où s’assoit le duc Alphonse d’Este, un banc encore au dernier acte mais avec dossier et accoudoir, de métal apparemment, et ornementé. À quoi il faut ajouter une curieuse structure grillagée montée sur roulettes apparaissant au début de l’acte III où se tient encagée la princesse Negroni: des éléments dont je me suis dit qu’ils véhiculaient très certainement une symbolique sous-jacente sans que je puisse la déterminer.


Cet espace sans décor n’en est pas vide pour autant et les comédiens ne sont pas les seuls à l’habiter: les lumières le peuplent quasi charnellement tant elles y jouent un rôle primordial, qui excède de loin celui qui leur est d’ordinaire assigné – éclairer ce qui seul doit être montré; donner une teinte aux ambiances, cerner en particulier un personnage à un moment-clef de l’intrigue... Ici elles parlent véritablement, tiennent un discours chromatique très riche dont l’essentiel s’écrit en variations colorées sur le grand écran blanc tendu en fond de scène mais dont quelques «mots» s’échappent en effets singuliers, appuyant ici un geste, là une attitude, ailleurs un visage d’où sort une parole fatidique...
À cette richesse font écho les costumes, somptueux et parlant eux aussi leur part de langage symbolique – les robes de Lucrèce surtout dont elle change d’un acte l’autre. Témoignant d’une grande recherche, ils signalent clairement deux époques, la Renaissance et le XIXe siècle, l’une étant celle de l’action et dont Lucrèce, le duc d’Este, Rustighello et Gubatta portent la marque, l’autre celle de l’auteur au moment où il écrit, dont Gennaro et ses compagnons arborent les couleurs.  
Costumes et lumières: une prodigalité visuelle et symbolique à la fois tangible et immatérielle qui foisonne à l’unisson des paroxysmes sans pour autant leur opposer d’obstacles comme ferait un décor trop «meublé» ‒  les objets parlent certes en silence à l’instar des lumières et des étoffes mais ils ont une force de corps que n’ont pas ces dernières et dont la densité risque de parasiter, ou de gauchir, le jeu des comédiens. Ainsi le choix de dénuder le plateau permet-il une totale expansion des voix et des gestes – de l’être jouant des comédiens – qui, ici, font merveilleusement exister les abîmes et saillances de l’âme que le verbe hugolien a portés à l’incandescence.

Dans cette belle cohérence pourtant, un hiatus, et de taille - du moins à mes oreilles: la musique. Pourquoi ces sonorités électonisantes? Elles disent une époque, des lieux à quoi rien ne correspond sur le plateau – plus exactement je devrais écrire que cette musique a éveillé dans mon imaginaire, assis sur des intertextualités qui me sont propres, des images qui n'avaient pas le moindre rapport avec ce que le texte, les comédiens, le décor me racontaient... Aux déclenchements de la bande-son je pensais anticipations intergalactiques, univers robotisés... or je n'ai pas vu que les rôles de Lucrèce Borgia avaient été confiés à des comédiens censés incarner des droïdes ou des humanoïdes standardisés, créatures que je ne peux m'empêcher d'associer au type de musique choisi pour accompagner le spectacle. Encore n'est-ce là qu'une considération de pure subjectivité.Mais la musique a, selon moi, un autre défaut: souvent elle est lancée ou interrompue hors de propos. Si, la plupart du temps, elle habille les noirs, assure un lien d'ambiance d'une scène à l'autre, soutient la teinte émotionnelle d'un échange ou d'un silence, il arrive qu'elle démarre ou s'arrête sans justification narrative, voire qu'elle recouvre les répliques.

Dommage... sans ce hiatus, j'aurais rangé cette représentation parmi mes meilleurs souvenirs théâtraux...

 

Lucrèce Borgia, de Victor Hugo.
Mise en scène:

Henri Lazarini et Frédérique Lazarini, assistés de Lydia Nicaud.
Avec :
Emmanuel Dechartre, Louis Ferrand, Hugo Givort, Clément Heroguer, Pierre-Thomas Jourdan, Marc-Henri Lamande, Frédérique Lazarini, Kelvin Le Doze, Didier Lesour, Adrien Vergnes.
Lumières :
Cyril Hamès
Éléments scéniques :
Pierre Gilles
Musique :
John Miller
Durée du spectacle :
1 h 40.

Jusqu’au 1er juillet 2017 au Théâtre 14.
20, avenue Marc Sangnier – 75014 PARIS
Réservations : 01 45 45 49 77 du lundi au samedi de 14 heures à 18 heures.
Représentations : mardi, vendredi et samedi à 20h30 ; mercredi et jeudi à 19 heures ; matinée samedi à 16 heures.

 

 

 

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Publié par Yza - dans Chroniques
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