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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 05:52

Les Universités populaires du théâtre sont nées en 2012 à l'initiative de Michel Onfray et de Jean-Claude Idée, avec l’ambition de ramener au cœur de la pratique théâtrale des textes où la réflexion philosophique est l'invitée d'honneur, fût-ce sous les atours de la comédie, afin d’éveiller les consciences. C’est autre chose que de châtier les mœurs par le rire  ou d’édifier les foules: il s’agit, sur le fond, d'amener les spectateurs, l'esprit délié par le seul plaisir d'assister à une représentation et rendus à une agilité de pensée jubilatoire, à réfléchir, à mettre en branle leur sens critique. À cet effet, l’équipe des UPT organise chaque année une saison regroupant autour d’un thème une série de «leçons-spectacles» ‒ un genre théâtral en soi, dont je ne saurais dire si le concept est propre aux seules UPT, que l’on peut décrire ainsi: de petites formes courtes, «mises en espace» plutôt que véritablement mises en scène, parfois arrêtées au stade de la lecture, et toujours données «encadrées», c’est-à-dire précédées d’une rapide situation du texte qui peut être théâtral ou non, dû à un auteur contemporain ou pas (ce dont il traite, les circonstances de son écriture...), puis closes par une discussion avec les spectateurs – qui seront représentées dans plusieurs salles partenaires à travers la France et la Belgique, soit isolément, comme cela avait été le cas au festival de Sarlat qui avait programmé en 2013 la lecture de Parce que c’était lui de Jean-Claude Idée, soit en grappe comme au Théâtre 14 à Paris qui accueille chaque année le «Festival de leçons-spectacles des UPT».


Outre ces particularités de nature des textes et des représentations proposés, l’aspect majuscule de ces saisons universitaires est la gratuité des spectacles, qui sont ainsi rendus «accessibles» dans tous les sens de cet adjectif. Voilà une forme idéale de théâtre engagé, qui ne sert aucune idéologie mais œuvre au mieux-être intellectuel de tous. Ni les gens de théâtre ni le public ne s’y sont trompés: d’année en année le succès des UPT grandit – davantage d’artistes, de salles partenaires, de spectateurs…En cinq ans, non seulement le nombre de leçons-spectacles dispensées au cours d’une saison a doublé mais l'on peut désormais se procurer des Cahiers plus ou moins annuels et le texte des pièces, tous publiés par les éditions Samsa, vendus en ligne sur le site de celles-ci, et sur les lieux de chaque représentation.

La saison 2016/2017 explore la «complexité des rapports entre philosophie et politique». Cette thématique a bien sûr été choisie en lien avec les échéances électorales majeures qui scandent la période à travers le monde. Les neuf leçons-spectacles programmées au Théâtre 14 en offrent une illustration variée, traversant les époques depuis Socrate à l’immédiat aujourd’hui en passant par les XVIIIe, XIXe, XXe siècles:

Lundi 8 mai
17 heures
La Barre, cou coupé, de Christian Petr. Mise en espace: Jean-Claude Idée. Avec Mathieu Alexandre, Caroline Bertrand, Valérie Drianne, Benjamin Thomas.
19 heures
Aujourd'hui le monde, de Christian Petr. Mise en espace: Jean-Claude Idée. Avec Mathieu Alexandre, Frédéric Almaviva, Caroline Bertrand, Annette Brodkom, Valérie Drianne, Benjamin Thomas, Simon Willame.
21 heures
miMésis, montage d'après Rousseau, Marivaux, Proust, Ellis, Roth, Reinhardt... Mise en espace: Jean-Pierre Dumas. Avec Jean-Pierre Dumas, Karelle Prugnaud, Mathieu Métral, Lymia Vitte.

Mardi 9 mai
17 heures
La Proposition, d'Hippolyte Wouters. Mise en scène: Carlotta Clerici et Anne Coutureau. Avec Christophe Barbier, Anne Coutureau.
19 heures
Lettre ouverte à M. le futur président de la République - Conte de Noël, de Gérard Gélas. Mise en espace: François Brett. Avec Franck Etenna.
21 heures
Korczack, la tête haute, de Jean-Claude Idée. Mise en espace de l'auteur. Avec Emmanuel Dechartre, Katia Mirant...

Mercredi 9 mai
17 heures
La Résistance et ses poètes, d'après Pierre Seghers. Avec Frédéric Almaviva, Annette Brodkom, Jacques Neefs.
19 heures
Le Dictionnaire philosophique portatif, de Voltaire. Mise en espace: Jean-Claude Idée. Avec Mathieu Alexandre, Annette Brokdom, Yves Claessens, Jacques Neefs, Simon Willame...
21 heures
L'évasion de Socrate, d'Armel Job. Mise en espace: Jean-Claude Idée. Avec Jacques Neefs, Alexandre von Sivers, Simon Willame...

 

Eu égard aux principes directeurs des UPT, aux ambitions pédagogiques annoncées, l’on peut être certain que la programmation de ce festival a été mûrement pensée et construite pour fonctionner comme un tout, chaque leçon-spectacle se répondant l’une l’autre, toutes ayant entre elles des relations de contiguïté assez étroites pour que l’architecture d’ensemble fasse sens en elle-même – mais chacune pourvue en même temps d’une autonomie suffisante pour pouvoir être représentée isolément et porter ses propres fruits. Le sens profond de ces trois journées m’échappera cependant puisque je n’ai assisté qu’à une représentation – Le Dictionnaire portatif de philosophie de Voltaire.

Sur la scène, un dispositif réduit au minimum habituel aux lectures: des chaises alignées face au public et, dans un coin, hors jeu si l'on veut mais pas tout à fait, une chaise encore, avec une table. Là s'installera Jean-Claude Idée qui assumera la part pédagogique: d'abord prononcer l'introduction – un bref rappel des positions de Voltaire, une exposition à grands traits des modalités d'écriture de ce Dictionnaire dont la rédaction s'est étalée sur quelque quinze années et, pour clore ce liminaire, une citation de la préface mentionnant que le texte ne requiert pas une lecture suivie –, puis assurer les liaisons entre chaque interprétation – petit commentaire touchant à l'entrée qui vient d'être jouée, annonce de la suivante, justification éventuelle du choix opéré pour la succession des extraits – et, enfin, rapide conclusion avant que d'entamer la conversation avec les spectateurs...

Avec pour station initiale l'âme et pour terminus la vertu, Jean-Claude Idée nous fit parcourir une sélection d'entrées non pas à sauts et à gambades comme eût dit Montaigne mais en restant fidèle à l'ordre alphabétique intimé par la forme du dictionnaire élue par Voltaire, prenant soin d'expliquer la logique qui a sous-tendu ses choix. Par l’entrelacs de l’exposé et du jeu, cette architecture est habile à servir la pédagogie. À moi qui ne connaissais pas le Dictionnaire portatif, elle a beaucoup apporté, et plus commodément qu’une immersion dans une édition savante. Surtout, faisant entendre, juxtaposées, la voix «exposante» de Jean-Claude Idée qui était celle d’un guide, et la voix «jouante» des comédiens, elle donnait à sentir tout au fond de soi ce qui distingue ces deux voix et, de là, à apprécier combien est grand  le pouvoir de la voix «jouante». D'autant plus perceptible, ce pouvoir, qu'ici la voix «jouante» brillait sans l'appui mélodique des décors, de la gestuelle, voire de l'environnement sonore qu'offre une mise en scène pleine et entière. Et sans doute le mystérieux miracle du théâtre tient-il, pour l'essentiel, dans la puissance de cette voix «jouante» qui fait si bien sonner les cristaux secrets d'un texte.

Avant d'arriver au Théâtre 14 cette adaptation du Dictionnaire philosophique portatif n'avait été lue en public que trois ou quatre fois; elle s'est donc dévoilée en ses tout premiers états. C'est un spectacle à géométrie variable, a expliqué en substance Jean-Claude Idée au cours du débat qui a suivi la lecture: d'une part les entrées ne sont pas toujours les mêmes à être  interprétées, elles peuvent changer en fonction de l'actualité mais aussi des réactions des spectateurs, du lieu où l'on joue, du contexte... D'autre part, selon sa réception, les suggestions qui pourraient émaner des différentes rencontres, il est possible que la lecture débouche sur un spectacle abouti, sur la forme duquel, d'ailleurs, rien n'est arrêté. Jean-Claude Idée imagine même que pourrait être monté une sorte de récital à la carte, où les comédiens s'en remettraient  au public pour le choix des entrées.


 

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Publié par Yza - dans Chroniques
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