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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 13:08

Une fois de plus, poussée jusqu'au seuil de l'écriture par une nécessité impérieuse  parce que je ne vois pas d'autre issue, en même temps m'étreint l'affreuse angoisse de frôler l'abîme. Ô cette certitude que les mots ne peuvent rien sauver mais que sans leur secours on est voué à une noyeuse submersion! à moins qu'il suffise, pour ne pas suffoquer ni râler de désespoir, de ne pas attendre d'eux qu'ils préservent, ou restituent mais, simplement, qu'ils fassent barrage à la dissolution en inscrivant ce que l'on peut et sait dire dans la vibration du vivant, du labile, de l'impermanence toujours frémissante.

Lundi 27 février, 20h15.
Sweetie s’éteint doucement dans mes bras après avoir, quelques heures auparavant, adopté une posture qui hélas ne laissait plus espérer qu’elle pût se rétablir : au lieu de se tenir comme à son habitude lorsqu’elle se repose, ou dort, roulée en position fœtale ou à plat ventre les pattes repliées sous elle, la voilà qui s’allonge sur le flanc, pattes tendues, yeux ouverts. Je vois que sa respiration a perdu en ampleur mais ce qui m’avertit surtout est ce poignant vacillement qui l’affecte quand elle tente de se redresser. Je comprends qu’elle a épuisé toutes ses forces et qu’elle n’en a plus pour très longtemps alors je la prends contre moi – et je constate que ses pattes déjà sont toutes froides. Son cœur bat très vie, à coups minuscules tout serrés l’un contre l’autre… tandis que sa respiration demeure régulière, juste de plus en plus ténue. Je la tiens de la manière qui me parait être la plus confortable – ce ne sera jamais qu’un point de vue humain et non félin mais j’ose espérer qu’en ces circonstances-là, l’un et l’autre se sont confondus. Elle n’aura eu en tout cas aucune velléité pour se dégager – elle est partie en me laissant croire que j’avais pu lui donner ce que je tiens depuis longtemps pour la moins mauvaise façon de mourir : dans les bras d’une personne aimée ou, à défaut, en lui tenant la main tandis qu’on glisse progressivement vers l’ultime léthargie. Le matin juste avant que je me lève, elle avait, contre toute attente, repris une habitude qu’elle avait abandonnée depuis deux ou trois jours, ne venant plus me rejoindre sur mon lit mais se tenant dessous (témoignant par là, sans doute, qu’elle s’approchait de sa fin): elle était venue s’asseoir près de mon visage en ronronnant, les yeux rivés aux miens tandis que je lui murmurais des «mon petit Sweetounet» tout tendres. Posture qui m'avait si souvent fait dire qu’elle était ma conscience, et qu’elle veillait sur moi quand c’était elle qui avait besoin de moi… Curieusement, en même temps que se rallumait brièvement en moi le rêve fabuleux d'une guérison miraculeuse au vu de ce qui pouvait passer pour un léger éloignement de la fin certaine, je me suis dit avec la même évidence «elle vient me dire au revoir».

Mardi 28 février puis mercredi 1er mars
Je couvre des pages de cahier de notes jetées au fil du stylo, d’une écriture aiguë, mal formée – bien mal lisible: tout est tremblé, les lettres, les phrases qui ne sont pas achevées…  mais il me faut dans l’urgence déposer tout ce que je peux de ce que Sweetie m’aura enseigné pendant sa maladie. Les signes, les coïncidences, les prétextes, le sens et la portée véritables des conflits qui se sont jadis cristallisés autour d'elle et qui ne la concernaient pas directement...  tout se carre là, dans ces masses que je ne cherche même pas à éclaircir. Car ce tassement participe de ce que je dois apprendre et je sais que dans cette profusion exubérante, il manque des choses…

Jeudi 2 mars
Aux premières heures du jour, une fulgurance:
Sweetie aura été comme la baguette de verre dont on s’aide pour suivre sur un parchemin mystérieux des lignes de signes inconnus à fin de déchiffrement.
Salutaire Sweetie, ai-je écrit peu avant.

Et en ce dimanche 5 mars, à une semaine de distance jour pour jour de ce dimanche où j'avais eu un bref instant l’espoir fou que Sweetie allait miraculeusement guérir – elle avait donné trois coups de langue à la pâtée que j’avais servie à Elléas et Mélithys, après n’avoir plus rien avalé depuis dix jours; je m’étais alors prise à penser qu’elle avait, par son jeûne extrême, littéralement asséché son lymphome et que petit à petit, elle allait se réalimenter jusqu’à retrouver assez de réserves pour autoriser la reprise des soins – je prends la mesure du vide quasi terrifiant que sa mort a creusé. Moins par son absence qui taille pourtant une vacuité bien tangible que par l'extinction soudaine des foisonnements de pensées, de fantasmes, de craintes et de croisements réticulaires de menus faits qu'avaient suscités sa très longue maladie puis sa lente agonie. Tout d’un coup ma machine intérieure qui a carburé à si vive allure pendant des mois et s'est même emballée jusqu'à la folie au cours des dernières semaines se trouve en berne – et ce qui dans le surgissement me paraissait vital, incontestable, déterminant, aigu comme l'éclair… semble maintenant pâli, inconsistant, comme n’ayant jamais été pensé ni perçu. Pourtant, je reste persuadée que Sweetie aura été, à travers sa maladie et sa très lente agonie, à travers toutes les synchronicités que j’ai vu jaillir, tous les signes que j’ai cru percevoir puis que je me suis ingéniée à interpréter mais dont la liste n’a pas sa place ici, encore faudrait-il d’ailleurs qu’elle fût possible à établir, ce dont je doute! – à travers tous les récits, les discours, les fables que j’ai mentalement écrits de jour en jour mais dont je ne veux même plus tâcher de garder la trace hors de ce qui ici restera – Sweetie, donc, aura été le guide de mes verticalités: une lueur m’incitant à regarder plus encore que je ne le faisais jusqu’alors vers ce qui nous dépasse si absolument qu’il n’y a pas de nom pour cela et, à l’exact vis-à-vis de cette clarté, la bouche obscure de la voie menant au cœur de mes profondeurs, qu’elle a entrouverte alors que, voici presque trente ans, j’en condamnais l’accès en tournant prématurément le dos à une analyse censée m’aider à explorer ces tréfonds.
Sweetie plus-que-chatte, qui n’aura pris ce visage qu’à travers sa fin de vie.

Plus-que-chatte et, en regard de cela, la seule de mes chats et chattes dont j'ai décliné le nom en minauderies affectueuses: Sweetounette, et surtout Sweetounet, non par confusion de genre mais par contamination avec Oursounnet, le nom que j'avais donné, toute petite, à l'un de mes ours en peluche, tout en rondeurs comme Sweetie et, comme elle, ayant un pelage extrêmement doux et tout foncé...
Est-ce seulement une question de musicalité qui m'a entraînée sur ces déclinaisons?

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Publié par Yza - dans Apartés
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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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