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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 12:02

Samedi 5 novembre.

C'est jour de vernissage à la médiathèque François-Villon de Bourg-la-Reine*. Dans une petite pièce attenante à la vaste salle de lecture, les 35 photographies "fantaisistes", assorties de leur poème, ont été accrochées la veille. À 16 h 30 on ouvre les portes, quelques visiteurs déjà attendaient.qui rentrent, sans précipitation, prenant dès leurs premiers pas le temps de découvrir, de regarder et de lire chaque texte. Il s'agit certes de photographies et l'on voit d'emblée que l'accrochage a été pensé "visuellement" - les liens de contiguïté, de contraste ou au contraire de proximité qui créent l'harmonie des photos et font passer de l'une à l'autre comme on lit les cases d'une bande dessinée sont d'ordre formel, chromatique et la nature des poèmes qui les accompagnent (en prose,ou versifié, rimés ou en vers libres) ne semble pas avoir été prise en compte. Le format est uniforme, la présentation aussi - contrecollage sur carton plume, sans cadre, sans passe-partout pour des photographies sans marges: l'image prend les pleins pouvoirs, ainsi mise comme à nu, et le lien avec "son" poème, placé tout contre elle lui aussi contrecollé sur carton plume, se noue tout de suite, son indissolubilité en est plus forte. Les murs blancs, lisses font silence autour de ces 35 évidences.

 Peu après que les allocutions officielles eurent été prononcées, et la foule s'étant vite densifiée, on ouvre le buffet. L'on se presse alors vers les tables alignées contre un mur, où s'alignent des bouteilles fraîchement débouchées, des colonnes de verres en plastique qui diminuent à vue d'oeil tandis que les assiettes jetables se dégarnissent de leurs amuse-gueules. Au moment où je m'approche pour me servir j'aperçois, entre deux assiettes, la feuille de métal dont on a débarrassé lune bouteille de cidre et les fils de fer qui enserraient son bouchon. En quelques fragments de seconde, je pense pêle-mêle à la photogénie de ces menus rebuts tels qu’ils sont laissés là, à ce qu’ils m’évoquent – une traîne, une robe évasée… et très vite mais peut-être après coup, je ne sais plus : le souvenir se confond avec la survenue : le Nu descendant un escalier (n° 2 précise l’intitulation dont je viens de m’assurer en quelques clics)… et: n’est-ce pas «ce qu’ils m’évoquent» davantage que leur disposition, leurs formes, leur façon d’attraper la lumière et de la réfléchir qui détermine en moi cette conviction qu’ils sont éminemment « photogéniques»? Tandis que ces questions se pressent je sais déjà que j’écrirais «quelque chose» sur ce qui est en train de se passer dans ma tête, et des bribes de phrase naissent que n’entrave en rien la certitude que j’ai qu’il existe sans doute des mots précis que je ne connais pas pour désigner ce que le débouchage de la bouteille a abandonné sur la nappe, comme si le problème de la désignation ne se posait pas alors même que celui de la composition du texte s’esquissait (comment allais-je commencer, passer de l’ambiance à la «photo imaginée»...).


(Ce n’est que plus tard, après les expérimentations photographiques, quand il me faudra retrouver les premiers mots auxquels j’ai pensé, que cette ignorance des termes fera obstacle: je ne peux décidément rien écrire sans savoir comment on appelle, précisément, cette feuille de métal qui ceint le col des bouteilles et ces fils de fer à la torsion si particulière! je me lance dans une recherche entêtée sur la Toile et enfin je trouve: la petite enveloppe de métal, parfois de cire, dont on recouvre le bouchon de certaines bouteilles s’appelle la «coiffe», et «muselet» ce réseau de fils de fer grâce auquel on maintient ce même bouchon. Un sens spécialisé inconnu pour un mot courant, et un mot de jargon: mon dictionnaire personnel s'est enrichi.)


J’ai mon petit compact à portée de main mais en même temps que je pense «photogénie» je me dis «prise de vue impossible». Alors sans plus hésiter, je m’empare de la feuille de métal et de l’entrelacs de fils tors, les glisse dans mon sac avec, fermement ancré, le projet de les photographier une fois rentrée chez moi, en prenant le temps de choisir un fond, de les disposer dessus, de considérer l’éclairage, de calculer mes réglages… le projet sera mis à exécution le soir même, avec cette conscience aiguë, née d’expérimentations passées dont les fruits s’étaient avérés lamentables, que je n’avais rien sous la main qui puisse servir de fond adéquat – disons, plus exactement, que je me savais inapte techniquement à obtenir un fond uni à partir de ce dont je disposais pour le créer: des étoffes, des feuilles de papier aux teintes a priori convenables mais dont je savais que, eu égard à la luminosité nécessaire à la prise de vue, la texture allait forcément apparaître à l’image. Mais j’étais trop pressée de voir pour attendre de me procurer le fond idéal, je me suis contentée d’un vêtement de coton noir au tissage suffisamment fin que j’ai posé en le «froissant»  avec maîtrise – et bien entendu, les photos furent piètres. Mais… ne l’avais-je pas cherché, cet échec, en prenant mes photos malgré cette conscience de conditions inadaptées à mon projet? Pourtant, le lendemain matin, je remets ça, en lumière du jour cette fois. Une bonne dizaine de «macro-photos» en tout furent prises. Toutes également décevantes, sauf trois – et encore ne sont-elles regardables qu’en format réduit. Au fait, pourquoi les ai-je gardées (cf. ci-dessous)? à n'en pas douter, dans l'espoir qu'un jour je verrai en elles ce qui leur manque et que dans le visible se voie enfin non pas l'invisible mais l'impossible-à-voir!

En dépit de tout ce qui précède je crois, à la réflexion, que ma déception n’est pas qu’une affaire de défauts techniques; non; c’est un autre manque, une autre impossibilité qui se révèle; quelque chose est mort dans cette transportation des rebuts de leur lieu d’émergence à celui de leur mise en scène. Et ce qu’ont capté les photos effectivement prises – reléguant dans le champ de l’impossible celle(s) qui eût (eussent) réussi à préserver ce que je cherchais en vain à voir dans celles que je regardais –, ce n’est pas un assemblage de petits objets sous un certain angle, un certain éclairage pouvant à la rigueur avoir l’intérêt d’une composition abstraite, mais la fade subsistance objective d’un surgissement qui a fulguré un bref instant sous mes yeux en embrasant mon esprit, puis s’est éteint aussitôt. Fade subsistance non seulement de ce surgissement mais de l’illusion qui l’a accompagné: celle de pouvoir non seulement reproduire ailleurs et plus tard ce qui venait de m’agripper le regard mais en l’améliorant, en le rendant plus « photogénique » et, par là, en relever/révéler encore le sens. D’où cette conclusion que le sentiment violent d’une photogénie échappe souvent, en bonne partie, aux seules pertinences techniques (mais une bonne maîtrise technique permet de saisir ce qui dépasse justement la technique).


Subsiste, bien après, et sans doute de manière durable, cette fascination que m’inspirent le laps extrêmement court pendant lequel tous ces regards, pensées, rêveries, intentions, constats, décisions, gestes, la diversité des opérations psychiques qui s’y sont taillées une place et, surtout, la conscience que j’en ai eue non pas simultanément stricto sensu mais avec ce léger décalage qui donne du relief – et amène une subtile confusion, un interstice étonnant où je parviens à glisser l’écriture, l’écriture sur une photo infaisable ou, plutôt, sur une photographie effective que je ne parviens pas à faire exactement coïncider avec cette autre photo idéelle qui a si brièvement existé dans mon esprit et à laquelle je n’ai pas su par la suite «donner corps» autrement que par un texte, un texte dont j’ai eu dès les premiers instants de la captation, le projet. À cette opération ratée sur le plan photographique un gain lexical tout de même. Et puis cet effort d’écriture, pour moi une sorte de résurrection post-silence.

La première des trois "rescapées"...

La deuxième rescapée...

et la deuxième...

enfin la troisième.

 

*  Fantaisies. Regards croisés photo et poésie.

Exposition organisée conjointement par les Rencontres poétiques de Bourg-la-Reine et Photovision France.

Jusqu'au 24 novembre 2016 à la médiathèque François-Villon, 2/4 rue Le Gouvier - 92340 Bourg-la-Reine.
Entrée libre.

Les membres de l'association Photovision ont proposé les photos, les poètes réginaburgiens ont écrit les poèmes à partir des photos sélectionnées. Ils avaient pour seule consigne de "faire court", et avaient sauf cela toute liberté d'écriture, échappent même à la contrainte du thème puisque, à ce que j'ai compris, celui-ci ne leur avait pas d'abord été précisé. Un beau partenariat qui, espère-t-on aussi bien chez les photographes que chez les poètes, sera reconduit.

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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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