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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 06:42
Nozay

Le dimanche 29 mai, une sortie photographique avait été organisée pour les membres de Photovision France, à l’initiative de Pierre qui avait repéré, non loin de Paris ‒ à Nozay ‒ des abattoirs désaffectés, mués en une des ces friches industrielles qui sont pain bénit pour des photographes amateurs. Le site a bien sûr pour lui l'attrait propre à tout ce qui est en ruine et se délite (la déliquescence des édifices et des objets crée généralement un chaos formel et chromatique bien plus passionnant à explorer que l'agencement bien ordonné qui l'a précédée: symphonie de volumes en perdition, contours escarpés des trouées dans les murs crevés, perspectives à demi dévoilées, avec leurs replis ombreux, à la faveur d'un effondrement, mirages texturaux nés des putrescences, des rouillures, de toutes les dévastations imaginables...) mais il foisonne, aussi, de ces formidables aimants à photo que sont les graffitis. Parmi eux, quantité de fresques rutilantes, de compositions remarquables tenant à merveille l'équilibre entre raffinement, perfection de l'exécution, et cette absence de "fini" caractéristique des œuvres ensauvagées, dont l'auteur sait en outre qu'elles sont éphémères et promises à une destruction prochaine.


La journée est grise, humide, mais pas franchement pluvieuse: tôt le matin, par courriels interposés, nous convenons de maintenir la sortie. Une fois garés, nous avons dû marcher un peu, longer un champ en empruntant un chemin boueux avant de parvenir à l'entrée du site, barrée de gros blocs de béton écorchés... barrage de fortune aisé à franchir. Sous le ciel blanchâtre saturé de bruine qui semble défaire un peu plus ces bâtiments abandonnés, griser les briques rouges et noircir le béton nu, la végétation rendue à sa spontanéité luxuriante et dopée par la pluviosité continue de ce morne printemps 2016, se déploie à bride abattue; on dirait qu'elle respire à pleins poumons, qu'elle dilate l'espace et tâche de repousser le couvercle bas et lourd des nues plombées. Éclatante vitalité, que les senteurs paisibles de verdure aiguisées par la pluie récente gonflent de plénitude: contre-pied saisissant avec ce lieu qui, en plus de mourir lui-même, est encore gros des assassinats à la chaîne qui y ont été perpétrés des années durant mais qui de crime ne pouvaient pas avoir le nom puisqu'il s'agissait rien moins que de nourrir les hommes...


Je me souviens d'avoir été frappée violemment par ce contraste hurlant qui courait en échos successifs dans ces ruines glauques, collantes d'humidité ‒ comme si les empreintes de souffrance et de peur laissées par les animaux abattus (et peut-être, aussi, par nombre de leurs bourreaux) étaient si profondément inscrites qu'elles sécrétaient encore une intangible glu où se prendrait à son insu tout visiteur s'attardant là. Un contraste aux reliefs décuplés par ces fresques fascinantes dont le jaillissement coloré, à l'instar des verdoyances anarchiques, paraît signer l'insolent triomphe de la vie. Comment ne pas songer au cimetière inaugural des Rougon-Macquart, où l'on n'enterre plus et d'où les morts ont été déterrés pour être déplacés dans un ossuaire mais dont la terre grasse nourrit une végétation plus abondante qu'ailleurs, comme suralimentée par les sucs des morts... C'était un trouble étrange que provoquait cette morbidité latente aux couleurs vives, baignée de l'effet dulcifiant des parfums verts et de la saveur suave des fleurs d'acacia, cueillies et sucées au débotté chaque fois qu'une grappe se trouvait à portée de ma main.


C'était une "sortie photo": autant avouer que je me suis très vite abandonnée aux seules préoccupations photographiques ‒ regarder tous azimuts, chercher ce qui allait être capté, réfléchir aux réglages, essais de visée dont assez peu, in fine, aboutiront à une prise de vue... ‒ et que les souffrances animales, pour intolérables qu'elles aient été, n'existaient en moi, à ce moment-là, qu'à l'état de construction intellectuelle: je savais qu'elles avaient été réelles mais sans les "sentir", nul frisson ni émoi dont j'aurais pu me dire que c'était en moi la résonance physique de ce que d'autres créatures avaient vécu par le passé. Je ne "sentais" rien et pourtant je suis intimement convaincue que chaque instant de vie, qu'il soit ou non marqué d'un sceau profond de bonheur ou de douleur, laisse une trace subtile, un squame indélébile qui ira se déposer sur un mur, un objet – ou peut-être restera errant dans l’air... jusqu’à ce qu’il soit recueilli. Il se trouve simplement que je ne suis pas équipée pour la "cueillette" de ces squames intangibles ‒ je n'appartiens pas à la confrérie des hypersensitifs. Comme quoi ce n'est pas toujours de la seule expérience que naissent les convictions.


Tout à mes questionnements photographiques donc – mais consciente d’un brouhaha discursif qui se mouvait dans l’infra-zone de la pensée construite, assez silencieusement cependant pour ne pas trop me parasiter – je me laissais happer par ces graffitis parfois monumentaux, sans être pourtant trop frustrée de n’en pouvoir rien capter, me disant qu’à l’instar d’une fleur sur pied qui se fane une fois coupée, ils n’avaient de vrai charme que in situ.


De toutes ces mirifiques peintures l’une me troubla au plus haut point – une émotion inversement proportionnelle à son aspect : au détour d’un pan de mur en repli, un minuscule pochoir noir m’arrête, le visage de Gandhi. Humble monochrome au milieu de ces gerbes bariolées, égaré aux limites de l’invisibilité sur ce petit bout de béton à côté duquel il est si facile de passer sans le remarquer… Mais l’immense aura attachée à l’homme représenté excède l’humilité de la représentation : c’est un signe de paix que l’on voit, dont la puissance symbolique s’augmente de ce qu’il a été inscrit ici, cet empire de la ruine où continuent de gésir, dans les poches de silence, les bruits de mort. Comme pour en exorciser l’horreur?

Écrire au sujet de cette sortie à Nozay à plus de trois mois de distance, avec ce décousu bizarre, cette laxité dans l’enchaînement des considérations?… non, rien de bizarre ni de déplacé car il ne s’agit pas pour moi de la ressusciter, d’en raviver le souvenir à la lumière des mots mais seulement de "faire pièce d’écriture", de textualiser des impressions qui ont résisté à l’érosion des jours comme on sifflote un air aimé pour se sentir léger…

Des fresques parfois... monumentales.

Des fresques parfois... monumentales.

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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