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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 13:24

Ça s’est passé en avril. Au début du printemps. Après six années de guerre. Après six années d’enfer sur Terre – quand un inconnu est arrivé. (L’Homme dans le plafond, La Femme, première partie, 1).

En avril, donc, dans une petite ville d'Allemagne, une femme partie cueillir des baies dans la forêt recueille un Juif en fuite qu'elle va cacher dans le grenier de la maison où elle vit avec son mari. Cela représente bien évidemment un risque pour le couple... et des problèmes de ravitaillement. En compensation de leur geste, Anna et Hermann Moller vont donc demander à leur «hôte», Daniel Blickman, un loyer, non seulement en espèces sonnantes mais, aussi, sous la forme de menus services, essentiellement la réparation d'objets divers – Herr Blickman est joailler-horloger – que les Moller vont ensuite vendre, ou échanger contre de la nourriture. Mû à la fois par la reconnaissance pour ses «protecteurs» et par le soulagement de se trouver ainsi à l'abri des traques nazies, Herr Blickman remplit bien volontiers sa part du contrat tacite qui le lie aux Moller, lesquels gagnent tant à cette situation qu'ils décident de dissimuler au Juif la victoire des Alliés et d'entretenir chez lui la terreur des nazis afin qu'il continue de régler son loyer – et qu'eux puissent poursuivre le fructueux trafic...

À partir d’un fait divers réel, l’auteur américain Timothy Daly – également comédien et producteur de cinéma – a tiré une pièce grinçante, dont l’humour se veine d’un certain cynisme qui n’édulcore rien des situations terribles évoquées mais les met à distance, tout comme l’écriture dramatique, où l’époque et le lieu ne sont dévoilés qu’à la faveur des répliques (printemps 1945, à Elmshorn…), où les personnages sont d’abord réduits à des archétypes – Le Mari, La Femme, Le Juif, La Voisine – pour n’être que peu à peu dépouillés de cette peau et acquérir une épaisseur individuelle au fur et à mesure des échanges, au fil desquels surgissent les noms, les prénoms, des bribes biographiques – Anna était professeur, Daniel Blickman horloger-joailler à Hambourg… Participent aussi à cette mise à distance le découpage du texte, en deux parties et quarante-trois saynètes plutôt courtes (dont la quarante-troisième est proposée en deux version) portant chacune un titre descriptif de son contenu, et l’omniprésence d’un Narrateur qui intervient sans cesse, énonçant un discours-phylactère en marge des dialogues ou prenant part à ceux-ci en conversant avec les protagonistes.

En arrivant aux Enfeus, on découvre une étonnante structure bancale à deux planchers, maintenus par quatre piliers dont un évoque une équerre brisée occupant, légèrement en retrait, un côté du plateau; en arrière-plan, un pan de tulle sombre… Des éléments dont on sent d’emblée qu’ils seront au service d’une mise en scène complexe, et en effet: tout au long de la représentation, on verra projetés sur le tulle, tels des cartons dans un film muet, les titres des saynètes et parfois des portions de texte se détachant sur fond d’images en noir et blanc – écran à double usage derrière lequel seront jouées certaines scènes, pas tout à fait hors champ mais presque comme on traiterait à l’estompe un dessin pour en flouter les traits trop accusés sans aller jusqu’à l’effacement, et où se tiennent de temps à autre, pour des durées variables, des personnages ainsi extériorisés mais maintenus malgré tout «en présence», sans être pris dans le jeu des entrées et des sorties. Une autre «présence-absence» s’instaure sur le plateau même quand, en de nombreuses occasions, l’un ou l’autre des personnages se fige puis se tient immobile et muet pendant que les autres prennent en charge le déroulement du récit. Autant d’options scénographiques qui me semblent refléter la duplicité, la propension au mensonge, dont témoignent à des niveaux divers les personnages – à l’exception du Juif, lequel est dans l’absolue sincérité mais qui n’en a pas moins un statut ambivalent: certes abusé dans sa confiance il est, en même temps, sauvé par la tromperie dont il est victime…

Le texte de Timothy Daly fait ressortir avec acuité, justement par les notes cyniques dont sont émaillées les répliques, la grande complexité des attitudes des personnages et celle, non moins retorse, qui caractérise les rapports qu’ils entretiennent. Avec beaucoup d’intelligence, Isabelle Starkier a présentifié ces multiples ambivalences intérieures et relationnelles par un dispositif scénique lui-même complexe qui, de surcroît, appuie une dispersion des niveaux narratifs fort heureusement atténuée par les déambulations du Narrateur, devenu ici accordéoniste – en arpentant la scène tandis qu’il joue de son piano à bretelles, il tisse un lien spatial en même temps que ses paroles font lien entre répliques et récit. Un dispositif scénique dont le «clou» me paraît être cette fascinante structure à deux planchers, toute de travers, sur le point de s'effondrer comme le monde environnant d'alors – comme, aussi, les mensonges des Moller... –, à l'image des maisons détruites, des pays dévastés par la guerre, à l'image de tous les chaos, ceux du monde, ceux des âmes.

Au fur et à mesure que tombait la nuit les jeux de lumière s’accusaient et avec eux de formidables présences extra-narratives, suscitées par les ombres portées un peu partout sur les murs et vectrices d’une autre histoire, quasi fantomatique et à l’entour de ce qui se jouait sur la scène, complexifiant encore ce qui déjà foisonnait de richesses. Des richesses hautement perceptibles grâce à une interprétation magistrale déployée par une mise en scène qui ne l’est pas moins, le tout rehaussé par une scénographie et des décors remarquables. Timothy Daly et son Homme dans le plafond ont été admirablement servis.

De sa mise en scène, Isabelle Starkier, qui a déjà monté deux pièces de Timothy Daly ‒ Le Bal de Kafka et Richard III (ou presque) – dira, lors des Rencontres de Plamon, qu’elle a été très inspirée par Brecht et l’expressionnisme allemand. Sans doute ai-je intuitivement senti cette référence sans rien savoir de ces choix car, dès les premières projections de texte sur le tulle, j’ai été renvoyée à cette mémorable représentation de Mère Courage et ses enfants, en juillet 2008 sur la place de la Liberté – une superbe mise en scène d’Anne-Marie Lazarini qui avait vêtu de blanc tous les comédiens, et confié à mère Courage une charrette pareillement blanche*. Au moment des saluts, j’avais alors, en un mouvement réflexe, levé les yeux au ciel et vu briller juste au-dessus de la scène le Grand Chariot – j’avais aussitôt pensé que cette constellation devait être l’âme envolée de la charrette toute désarticulée de mère Courage. Quand s’est achevée la représentation de L’Homme dans le plafond, le ciel était aussi sans nuage et le Grand Chariot tout brillant au-dessus de la scène; tandis que j’applaudissais l’image de la charrette blanche défaite s’est mise à flotter dans mon souvenir, tel un spectre et les deux spectacles se sont alors furtivement superposés… prenant chacun, à cela, une part de sens unique… * Sur le site du théâtre Les Athévains, une logue et belle page, à lire au bout de ce lien, est consacrée à ce spectacle.

L’HOMME DANS LE PLAFOND de Timothy Daly (traduction de Michel Lederer). Mise en scène : Isabelle Starkier Avec : Christine Beauvallet, Francisco Cabello, Jacques Hadjaje, Vincent Jaspard, Isabelle Starkier Décor : Jean-Pierre Benzekri Costumes : Anne Bothuon Création lumières : Bertrand Llorca Durée : 1h30 Représentation donnée le mardi 26 juillet, au Jardin des Enfeus. Spectacle créé en 2011 à L'Avant-Seine Théâtre de Colombes.

NB - Le texte de la pièce a été publié dans le n° 1387 de L’Avant-Scène théâtre (1er août 2015). On découvrira dans ce numéro, outre un «dossier spécial 50 ans du festival Off d’Avignon» pour ce qui concerne l’actualité d’alors, de précieux compléments à ce texte: une présentation de l’auteur, des comédiens et de la metteur en scène; une partie «Commentaires» comprenant une note d’Isabelle Starkier – «Histoire vraie et mauvais rêve» – et un texte de Marc Dugowson – «Les enfants cachés ou la nuit des chasseurs» – le tout illustré de photos du spectacle, et d'images d’archives pour ce qui est du texte de Marc Dugowson. Très attachée à cette pièce et à ce dont elle est porteuse, Isabelle Starkier est venue à Plamon avec un petit stock d’exemplaires de cet Avant-scène théâtre proposés à la vente, grâce à quoi on pouvait commodément apprécier le texte et les documents qui l'accompagnent dans l’immédiat prolongement de la représentation – et des rencontres plamonaises. Une initiative des plus heureuses!

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Publié par Yza - dans Sarlats
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