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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 18:29
Mes haines

Je n'ai jamais senti vibrer bien fort en moi la corde militante; mes réactions d'ordre politique ‒ colère ou approbation – n'ont jamais eu assez de force pour me précipiter dans les rangs d'un parti. Je vais jusqu'à me tenir à l'écart des marches, manifestations, rassemblements ponctuels, même lorsqu’ils défendent une cause pour laquelle j'ai la plus profonde, la plus sincère sympathie. Ce qui m’attiédis à ce point je ne le saurais dire; je pencherais pour un vieux fond d'à-quoi-bonsime, servi par une faculté assez développée de percevoir les limites (quand ce ne sont pas des contradictions ou des aberrations qui me sautent aux yeux au travers de mots sémantiquement abusés...) des projets et programmes qui nous sont présentés. À quoi j'ajouterais une tendance prononcée à rester loin des foules, le tout serti dans un indéniable confort de vie qui ne pousse pas vraiment à se mobiliser: je n'ai jamais eu à essuyer les drames de la précarité, je n'ai jamais eu à subir aucune misère, ni sociale, ni affective, ni matérielle et mon travail me confère cet insigne privilège de ne côtoyer qu'une société extrêmement choisie. De plus, me sachant assez dépourvue de culture historique, ethnographique, spirituelle, juridique, etc. je suis bien consciente que je ne peux avoir des faits, des événements, l’appréhension profonde et étayée qui seule pourrait justifier que je m'exprimasse. C'est pourquoi, passé le coup de colère (ou de joie) auquel je ne m’abandonne qu'en privé, en général je me tais. Mais voilà: le barrage se fissure qui me confinait à la posture taiseuse. Il vient de céder. Je ne suis pas plus "autorisée" qu'avant à donner un avis... mais sans doute puis-je sans prétentions excessives tenter d'écrire "quelque chose" à titre de soulagement?


Les attentats récents perpétrés en France et en Belgique, ajoutés aux bouleversements profonds qui remuent la planète entière et dont on ne sait pas vraiment comment se protéger localement, n’en finissent pas d’être instrumentalisés par certains pour raviver de sinistres passions, dont la xénophobie et l’intolérance religieuse sont les plus vivement embrasées. Oh, certes, les racistes et les intégristes de tout poil – et je compte là les intégristes laïcs qui, au lieu de faire bon accueil à tous les cultes les méprisent tous – n’ont pas attendu ces périodes sombres pour se manifester mais ils trouvent en elles de quoi justifier leurs positions, donc un terrain particulièrement propice pour s’épanouir. Les propos les plus fétides résonnent haut ; les esprits brefs se répandent, les raisonnements courts sur pattes prolifèrent, fondés pour l’essentiel sur de grossiers abus de langage et de non moins caricaturaux raccourcis conceptuels. Ils se multiplient à proportion que les crises s'intensifient. Par de captieuses déclarations, des esprits soi-disant «éclairés» alors qu’ils sont à l’évidence obscurcis par l’exécration de qui ne pense pas comme eux, monopolisent l’attention d’un public avide de sensationnalisme; ils exacerbent les craintes et les haines quand il conviendrait au contraire de les apaiser – et condamnent au passage ceux-là mêmes qui tentent de ramener un peu de rationalité dans tout ce chaos, versant à plaisir de l’accélérant sur un incendie que l’on s’efforce par ailleurs de contenir.
Ainsi tombe-t-on à bras raccourcis sur le «vivre ensemble», l’«égalité» ‒ que l’on assimile hâtivement à l’uniformité ‒, les ONG, l’humanitaire, l’antiracisme… Sous prétexte de dénoncer leurs aspects pernicieux – hélas incontestables – on jette allègrement avec l’eau du bain les meilleures intentions dont on prend soin de rappeler qu’elles pavent tous les enfers.
C’est dégueulasse. Et l’on notera que ce ne sont pas les plus souffrants qui tiennent les propos les plus infects. D’aucuns diront que je «pense aux ordres»? Que je suis une lobotomisée de la «pensée unique», une victime du «terrorisme intellectuel», mouton parmi les moutons peuplant une France-Panurgie? Eh bien tant pis, j’assume: je ne vais tout de même pas m’arracher du cœur mes convictions profondes pour la seule raison qu’elles ne sont pas «rebelles» et qu’elles ont la couleur du «politiquement correct»!

Ah, ce «politiquement correct»… il est devenu l’insulte suprême! Or le «politiquement correct» n’est pas forcément lamentable et suivre ses prescriptions n’est pas nécessairement de la lâcheté. Il n’empêche: «être politiquement correct» appelle automatiquement le mépris et il faut à tout prix se montrer «incorrect», «impertinent», pour n’être pas jugé mou de la tripe. Ce «devoir d’impertinence» mué en obligation absolue m’exaspère; s’il est vital de ne pas être malléable à merci et qu’il soit en effet nécessaire de s’insurger contre ce qui est inique, au moins doit-on se montrer un tant soit peu critique et ne pas succomber trop facilement à la sommation du moment, à savoir, aujourd’hui, s’indigner de tout, de rien, sans plus réfléchir.


Décidément, ce n’est pas en Panurgie que nous vivons, mais en Totalabsurdie.

Coda...
Au terme de beaucoup de colères, et d’efforts pour tâcher de m’en délester en les canalisant, me voilà une fois de plus contrainte de reconnaître que je ne parviens pas à m’engager tout entière là où mes sympathies me mèneraient spontanément car je sais que tôt ou tard, je verrai moi-même dans cet engagement les brèches par lesquelles il s’avérera facile de le retourner contre ce qu’il vise à protéger. Mais enfin, il y a quand même un seuil minimal qui demeure franchissable...

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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