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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 11:25

Une semaine déjà… pendant que je me gaussais d’Elléas et chantonnais à son endroit des vers de mirliton, en riant de bon cœur de son physique singulier servi par une gourmandise aussi sélective que prononcée, Mysstykk se mourait et je ne le voyais pas. Elle avait l’air paisible, lovée sur le dessus de mon réfrigérateur – un des lieux les plus prisés par tous mes chats – et, si une apathie inhabituelle, accompagnée d’une baisse de l’appétit, avait commencé de m’alerter depuis quelques jours, je n’envisageais pas pour autant de hâter une visite chez le vétérinaire programmée à une dizaine de jours de là, pour un banal détartrage et une prise de sang de contrôle: l’ayant déjà vue, deux ans auparavant, manifester des troubles analogues dont on avait découvert qu’ils résultaient d’une brusque intolérance à une augmentation récente de son traitement pour une hyperthyroïdie chronique, je pensais qu’elle souffrait à nouveau de cette même intolérance puisque le dosage de son médicament venait d’être augmenté. Je savais en outre que, ses dents arrière étant entartrées, elle pouvait, aussi, être victime d’une nouvelle infection gingivale comme celle pour laquelle elle avait été soignée au début de l’année. Toutes ces probabilités se cumulant, je m’expliquai sans trop de mal son apathie mais, dans l’après-midi, quand je l’ai vue pour la première fois expirer en ouvrant la gueule – un comportement que je n’avais jusqu’alors jamais constaté chez aucun de mes chats – je me suis dit qu’il y avait là quelque chose de grave. Elle s’est pourtant apaisée, a retrouvé en soirée une respiration plus régulière bien que pressée – j’ai alors renoncé à l’emmener aux urgences et décidé d’attendre le lendemain, lundi, pour aller consulter un vétérinaire. Un rapide examen a d'emblée indiqué qu'elle souffrait probablement d'un épanchement pleural dont les causes pouvaient être multiples - défaillance cardiaque, infection, cancer... Il fallait procéder à d'autres examens, au premier rang desquels une radiographie et, ensuite, ponctionner le liquide si l'épanchement se confirmait. Mysstykk est donc restée à la clinique pour la journée. J'étais certes bouleversée par le diagnostic mais je retenais, surtout, que ces pathologies pouvaient être curables, dussent-elles entraîner un traitement assez lourd, et je me projetais déjà dans la perspective de soins au long cours.

À la mi-journée, j’appris qu’elle avait subi sans dommage les examens prévus à l’exception de l’échographie, que la ponction pulmonaire l’avait soulagée mais qu’elle demeurait très affaiblie et que sa respiration, toujours difficile, nécessitait qu’elle soit placée sous oxygène. Le soir, l’on m’informait qu’elle allait un peu mieux, qu’elle avait accepté une petite ration de nourriture – mais la radio avait révélé la présence d’importants nodules expliquant à la fois la présence de liquide dans la plèvre et la détresse respiratoire, dont la nature était très probablement tumorale. Une biopsie serait effectuée le lendemain, en complément du prélèvement de liquide pleural déjà en cours d’analyse. Mais ces investigations approfondies n'eurent pas à êtres menées: mardi matin, à 8h30, le téléphone a sonné et j’entendais prononcer les mots fatidiques: «J’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer, Mysstykk est décédée il y a quelques minutes.» Le vétérinaire de garde a assisté à son ultime détresse, a tenté de la ranimer par tous les moyens, en vain – «elle est partie très vite», m’a-t-on dit et, manifestement, sans souffrir. Sans doute bénéficiait-elle encore des effets calmants des corticoïdes et du composé morphinique dont je savais qu’ils lui avaient été administrés la veille dès sa prise en charge.

Elle avait tout juste quinze ans, et avait été jugée, fin janvier, «en pleine forme pour son âge, compte tenu de son hyperthyroïdie particulièrement instable» lors de l’habituelle consultation pour rappels de vaccination. Ce n’est pas surprenant car, paraît-il, les cancers sont très souvent asymptomatiques chez les chats avant d’en arriver aux stades terminaux, quand l’issue est inévitablement fatale. Et, en effet, rien ne m’avait inquiétée avant que commence de s’installer son apathie: son regard persistait à s’aiguiser de manière très caractéristique à la moindre senteur alléchante, la faisant se dresser contre le placard, cou tendu vers l’origine de l’effluve – un bon morceau hors d’atteinte –, avec de petits hochements de tête de bas en haut, narines frémissantes, comme si cette extrême extension de tout son être allait suffire à lui mettre en bouche la gourmandise convoitée... mais qui ne lui était pas destinée. Elle se dérobait avec une promptitude inchangée aux agaceries d’Elléas – ou aux incursions trop bruyantes de l’aspirateur – et ses bonds pour gagner l’un ou l’autre de ses refuges haut placés avaient gardé leur élasticité. Son ouïe était restée très fine et entière sa réactivité qui la menaient vers moi au petit trot dès que je l’appelais, surtout lorsque crissait le sachet de croquettes au moment de la distribution vespérale. Jusqu’aux tout derniers jours elle a eu envers moi ce petit geste affectueux, développé sur le tard mais bien ancré et dont elle seule m’a jamais gratifiée: lorsque j’approchais mon visage tout près du sien, que nous nous trouvions nez contre nez et que je lui disais «un bisou, Mysstykk?» elle détournait aussitôt la tête pour frotter sa joue contre ma bouche afin que je l’embrasse. Et cela recommençait autant de fois que je disais «bisou, Mysstykk»… jusqu’à ce qu’elle se lasse. Elle aura donc été épargnée par les infirmités du grand âge. Et n’aura, semble-t-il, pas souffert longtemps. Elle a, en outre, bénéficié de la meilleure qualité de soins possible en pareilles circonstances – cela pèse son poids de consolation, certes, mais n’atténue pas beaucoup le cruel silence de l’absence. Pas très silencieux d’ailleurs: y bourdonne avec insistance une culpabilité érosive lorsque je songe aux emportements inappropriés dont je l’ai agonie pour des vétilles, aux innombrables demandes de câlins que j’ai rejetées pour de mauvaises raisons, aux cajoleries brusquement interrompues et ponctuées d’un cri parce que ses griffes venaient de traverser mon vêtement alors qu’elle patounait en ronronnant…

De la disparition des gens comme de celle des bêtes, c’est, pour moi, la même leçon qui se tire: quand ils sont partis ne subsistent plus que l’intime conviction de ne les avoir ni vraiment connus, ni compris malgré, pour certains, une vie partagée – et, surtout, la certitude de ne les avoir pas aimés assez bien ni assez haut. Mais non, ce n’est pas une «leçon tirée» puisque, d’un décès l’autre, je ne deviens pas plus attentive aux vivants et continue comme devant à laisser libre cours à mes colères, à mes agacements, en oubliant – ou, plutôt, en feignant d’oublier car il s'agit de déni, non d'oubli, et je devrais écrire, plus justement, en refusant toujours d'imaginer qu'ensuite, je n’aurai peut-être pas le temps, ou la possibilité, de panser le mal causé.

Coda - à tous mes morts. Au fur et à mesure que mon existence va vers son terme, les absences prennent le pas sur les compagnonnages. Ainsi devient-elle, au fil des jours, un vaste champ de mines creusé d'abîmes que les souvenirs emplissent d'un morne cytoplasme où prospèrent des fantômes tout gorgés de mes remords et de mes regrets. Et pourtant... ils ont encore, du fond de leur triste séjour, quelque chose de riant et de doux accroché au front qui me fixe avec bienveillance.

Tombeau

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Publié par Yza - dans Apartés
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  • : Terres nykthes
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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