Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 11:11
"Au cabaret des âmes perdues"

Lorsque je vais au théâtre voir une version scénique d'un roman, il me paraît toujours difficile d'avoir sur ce spectacle un regard pertinent si je n'ai pas moi-même lu ce roman. Je sais, cependant, que même une lecture fine restera très approximative en regard de la longue et minutieuse fréquentation à laquelle aura dû consentir le metteur en scène pour ourdir son adaptation – en conséquence de quoi certains choix peuvent n'être pas compris, et la perception s'en trouver gauchie. Concernant Le Portrait de Dorian Gray, il y a bien longtemps que j'ai lu cette œuvre et je doute d'en avoir gardé en mémoire assez d'éléments pour pouvoir apprécier à sa juste valeur le travail adaptatif qu'a fait Thomas Le Douarec. Malgré tout, «quelque chose» peut bien se dire sans qu'il y ait besoin de se reporter sans cesse au substrat romanesque: j'ai assisté à un spectacle théâtral, je puis donc le considérer en tant que tel, en sa seule théâtralité.

D'ailleurs, à en croire la «note d'intention» du metteur en scène, il n'est point question, pour lui, de roman:
Toujours intimement persuadé que Le Portrait de Dorian Gray est la plus grande pièce de théâtre que Wilde ait jamais écrite, je me lance à nouveau dans la quête d'en faire cette fois-ci une vraie pièce de théâtre.
La plus grande pièce? Assertion plutôt paradoxale pour qualifier, précisément, le seul roman que Wilde ait écrit... et qui compte sans doute parmi ces quelques fictions si fameuses qu’un très large public en connaît, sans les avoir jamais lues, sinon les protagonistes du moins l’histoire. C’est, ici, celle de Dorian Gray, un jeune Anglais de la fin du XIXe siècle, fort riche et appartenant à la plus haute société; d’une beauté incomparable, il est devenu le modèle du peintre Basil Hallward, qui réalise son portrait – la plus belle œuvre qu’il ait jamais peinte mais qu’il refuse obstinément d’exposer. Lors de l’ultime séance de pose, Dorian fait la connaissance de lord Henry, un dandy cynique et désabusé passé maître dans l’art de dire et dont la voix particulièrement agréable transforme la moindre réplique en une dentelle rhétorique où se succèdent aphorismes et paradoxes traduisant sa philosophie de la vie, que l’on pourrait à peu près résumer ainsi en termes d’aujourd’hui: «jouir sans entraves». Le vertigineux panégyrique qu’il fait alors de la jeunesse bouleverse Dorian au point que, contemplant le portrait que Basil vient d’achever, troublé à l’idée que la peinture gardera intacte cette beauté tandis que lui, l’être de chair, la verra s’altérer au fil du temps, il forme le vœu que la réalité s’inverse. Et en effet la réalité s’inversera: au fil des jours, puis des années, le portrait se gâte jusqu’à l’ignoble mais Dorian demeure jeune, merveilleusement beau. Et au long de ces mêmes années, sous l’influence de lord Henry, il tourne peu à peu au jouisseur absolu, toujours plus indifférent aux souffrances d’autrui, ne reculant même pas devant le meurtre. Moins que les stigmates du vieillissement, c’est de cet avilissement moral que le portrait s'avère le réceptacle.

La part très important qu’ont les dialogues dans le roman, et les mentions récurrentes du caractère harmonieux, profond, de la voix de lord Henry – elle est «fascinante»; l’on sent que le beau parleur lui doit l’essentiel de son charme et son discours son impact sur Dorian, sa voix fait donc de lord Henry une sorte de figure «sirénéenne», avec ce que cela comporte de maléfique – peuvent suffire à inviter à la transposition théâtrale car seule la scène de spectacle vivant permet aux voix et aux conversations de révéler leurs nuances. En revanche les nombreuses descriptions, les longs passages arpégés où sont décortiqués les sentiments, les monologues intérieurs, les plages narratives – ces lieux d’élection d’une littérarité qui n’acquiert son plein-être qu’au cœur du mystère suggestif des mots fondus dans le creuset du style ‒, sont de nature à dissuader de tenter l’adaptation tant il paraît illusoire, vain peut-être, de trouver à leurs spécificités littéraires des équivalents dramatiques qui les fassent convenablement entendre.

À moins de ne pas rechercher le mimétisme romanesque, et de parvenir à glisser le texte dans une narrativité propre au théâtre sans rien lui ôter de sa la littérarité. C’est exactement ce qu’a fait Thomas Le Douarec, qui a su reprendre ce que le roman a de plus théâtral – à savoir les dialogues rutilants, et les manifestations émotionnelles, décrites avec un luxe de détails tel qu’il y a là matière à nourrir maintes nuances de jeu ‒ en l’inscrivant à l’intérieur d’une architecture dramatique somme toute classique – une suite de scènes plutôt courtes, séparées par des noirs pendant lesquels une bande son continue de tisser l’ambiance tandis que, dans l’obscurité, on perçoit le va-et-vient de silhouettes furtives qui réaménagent le plateau. Mais il ne s’est pas contenté de cette reconstruction, en elle-même très habile: il y a ajouté des éléments de son cru, notamment des chansons, grâce auxquelles le récit peut garder sa cohérence tout en étant scéniquement abrégé – et qui ont en outre le mérite de théâtraliser davantage le spectacle en lui donnant un air de cabaret, celui des «âmes perdues» où l’on est, dès les premiers instants, convié à prendre place.

.Si les costumes sont nombreux et d’apparence luxueuse – conformes au milieu aristocratique et esthète où évoluent les protagonistes –, signalant non seulement les changements de personnage quand les comédiens incarnent plusieurs rôles mais aussi différents «moments de vie» l’on est, en matière de décor, dans le théâtre du presque-rien. Le plateau n’est jamais occupé que par quelques éléments qui semblent viser davantage à appuyer le jeu des comédiens qu’à camper un lieu: une estrade pour permettre la pose, un sofa où l’on peut s’abandonner pour converser… et que l’on escamote, déplace, rapporte selon les besoins pendant les noirs. Seul le portrait – l’objet-titre, et le point focal de l’intrigue où se cristallisent sa part fantastique et sa dimension morale – est omniprésent: il ne quitte pas la scène et demeure à la même place, significativement posé sur son chevalet, décentré, rencogné à gauche (vu de la salle). Mais il n’est jamais montré au public, à qui il n’est rendu visible que par le truchement de palpitations lumineuses dont les chromatismes varient en fonction des réactions qu’il provoque chez les protagonistes lorsque ceux-là le regardent. On exhibe sans faire voir: c'est à la plasticité expressive des comédiens qu'est dévolue la presque entière responsabilité de dessiner ce portrait aux yeux des spectateurs ‒ la voie est grande ouverte à l'imaginaire. Ce procédé suffirait à témoigner de l’art consommé avec lequel les ressources du théâtre sont mises à contribution pour, dans un même mouvement, montrer et suggérer.

Même lorsqu'un spectacle suscite, comme celui-ci, l'enthousiasme dans son entier, il y a presque toujours, sans que l'on sache forcément pourquoi, un moment qui fait saillie et reste en surplomb au milieu de souvenirs d'abord profus puis peu à peu estompés. Ce «moment» qui, de ce spectacle-là, reste au vif de ma pensée est une scène que je dirais centrale ‒ bien que je ne puisse en aucun cas être certaine qu'elle soit arithmétiquement «centrale» puisque je n'ai pas tenu le compte exact des scènes que comprend le spectacle ‒ parce qu'elle exprime une rupture dans la narration marquée par une ellipse temporelle, un axe de part et d’autre duquel se déploient deux phases nettement distinctes du récit et, aussi, parce que dans sa conception dramatique elle me semble témoigner excellemment de la démarche du metteur en scène. Chacun d'un côté de la scène, assis à califourchon sur une chaise et prenant appui sur son dossier, Basil et lord Henry se blanchissent méthodiquement la barbe, les cheveux, les sourcils, tout en racontant, à tour de rôle, ce qu’il advint de Dorian Gray (et de Basil, et de lord Henry) durant les quelque vingt années qui ont suivi le suicide de Sybil Vane. Ce faisant, ils quittent leur personnage, dont ils troquent la posture pour endosser celle de narrateurs extradiégétiques, mais demeurent dans l’espace dramatique, un peu comme un chœur antique participe à la fois de la scène et de la cité. Ils exposent aussi le temps qui passe à travers la corruption physique tandis qu’ils décrivent la dégradation morale de Dorian, lequel, présentifié par leurs paroles, se tient debout entre «Basil» et «Harry», torse nu, là non pas en tant qu'être humain mais comme «objet de discours», de récit autant que de rumeurs... «désubjectivé» en quelque sorte Ainsi droit et muet, immobile, il est, littéralement et l’état de son costume le dit, «mis à nu» par ceux qui l'évoquent. Cette scène fascinante, quasi hypnotique, répercute magnifiquement dans le drame la course des années que le roman condense en un chapitre.
Tout aussi impressionnant du point de vue de l'interprétation, ce passage où la comédienne incarnant les divers rôles féminins, vêtue de la robe rouge-passion signalant Sybil Vane, montre celle-ci passant de l'actrice de génie sachant insuffler à quelques vers shakespeariens la fraîche ardeur d'une Juliette amoureuse à la jeune femme si follement éprise de son Prince Charmant qu'elle s'abandonne à des gesticulations et des paroles désordonnées. Cette mutation dans l'être du personnage, brillamment exprimée par la rupture que la comédienne opère dans son jeu, les longues répliques de lord Henry (superbement incarné, soit dit en passant, par le metteur en scène), gagnent à quitter les pages imprimées pour la scène qui les augmente de la vibration vitale que seul l'art dramatique peut leur donner quand l’écriture littéraire, si loin qu'elle porte le style, laisse inertes toutes phrases. Car jamais un point d'exclamation tracé à l’encre, fût-il multiplié, ne pourra faire ressentir l’effroi, la joie ou l’extrême surprise comme l’expression muette d’un comédien qui hallucine son regard, bouleverse ses traits, fige ou anime sa posture jusqu’à ce point d’expressivité où son effroi, sa joie, ou son extrême surprise se peignent de telle manière qu’ils deviennent aussitôt ceux du spectateur.

Reste qu'au théâtre le talent des comédiens ne suffit pas à ourdir cette trame un peu magique où le public s'emprisonne de son plein gré pour partager avec les artistes une aventure dramatique le temps d'une représentation: il faut à ce talent un environnement propice à son déploiement ‒ des costumes, un décor, une mise en scène, des lumières, un accompagnement musical qui composent un ensemble cohérent.
C'est tout cela, sans exception, que j'ai vu à l’œuvre dans la petite boîte noire du Lucernaire: cette nouvelle pièce d'Oscar Wilde, pour reprendre les mots de Thomas Le Douarec, aussi magistralement montée qu'elle est excellemment interprétée m'a, à tous points de vue, comblée.

LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY
D'après le roman d'Oscar Wilde.
Adaptation théâtrale et mise en scène:
Thomas Le Douarec
Assistante à la mise en scène:
Caroline Devism
e
Avec:
Valentin de Carbonnières (ou Arnaud Denis), Caroline Devisme (ou Lucille Marquis), Thomas Le Douarec, Fabrice Scott.
Décors et costumes:
José Gomez, d'après des dessins de Frédéric Pinneau
Musique originale et direction musicale:
Mehdi Bourayou
Paroles des chansons:
Thomas Le Douarec
Durée:
1h30.

Jusqu'au 3 avril 2016 au théâtre du Lucernaire (théâtre rouge), 53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 PARIS. Réservations au 01.45.44.57.34.
Du mardi au samedi à 20 heures. Dimanche à 17 heures.

Partager cet article

Repost 0
Publié par Yza - dans Chroniques
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Rétro-journal sarladais en … épisodes
    La 66e édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat s'est achevée le samedi 5 août. Dès le lendemain s'esquissait quelque chose qui semblait bien se tenir au long d'une ligne d'écriture qui ne demandait qu'un peu de constance pour se réaliser en...
  • Bribeloteries
    Des bribes-bibelots de peu, verroteries textuelles que pourtant je ne parviens pas à jeter d’un clic à la corbeille ni, lorsqu’elles traînent à l’ancienne sur des bouts de papier ou gisent demi-mortes en des pages de vieux carnets tout encombrés et conservés...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. En dix-huit scènes...
    Lorsqu'un directeur artistique en poste depuis plus de vingt ans expose la programmation d'un festival à une spectatrice qui elle-même suit ledit festival depuis plus de dix ans, la présentation devient vite réticulaire et naît d’un mycélium se déployant...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. Lever de rideau
    Du 20 juillet au 5 août 2017, le plus ancien festival de théâtre français après Avignon revient pour une 66e édition... Cette année encore, grâce à la générosité amicale de Jean-Paul Tribout qui une fois de plus aura consenti à m'accorder de son temps,...
  • Les lumières parlent...
    Lucrèce Borgia est de ces figures historiques dont la littérature s’empare et qu'elle pare de telle manière que leur être littéraire supplante dans l’imaginaire collectif la personne réelle. Si «Lucrèce Borgia» est un nom qui à lui seul évoque une théorie...

Pages