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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 15:11

[1. Petite rétrospection]

Dimanche 15 novembre, 10 heures.

Travaillant à la relecture d'un jeu d'épreuves, je découvre un chapitre intitulé "Le chariot abandonné". Étonnant... un chapitre littéraire consacré à ces chariots de supermarchés qui jonchent l'espace public au petit malheur la négligence quand ils devraient ne pas quitter les enclos qui leur sont réservés dans les parkings ou à l'intérieur des magasins, que je ne cesse de rencontrer ici ou là dès que je sors de chez moi et qui aimantent systématiquement mon regard! Car il n'en est pas un qui ne m'ait soufflé une idée de photographie. Celui-là à demi avalé par une haie telle une grosse bête farfouillant le sol du museau pour en tirer sa subsistance... cet autre renversé sur le flanc dans un escalier qui m'a aussitôt fait penser au landau du Cuirassé Potemkine. Et ces deux non plus en métal mais en plastique rouge et bleu, tombés roues emmêlées dans un creux de terrain en friche dont la végétation vert profond offre une magnifique complémentarité chromatique avec ces rebutés... Toujours mon regard est happé et à sa suite une composition imaginée prend forme... que je m'efforce rarement de concrétiser. Or ce matin-là, j'avais décidé de retrouver un semblant d'opérativité photographique et de tenter une sortie en milieu de journée pour tâcher de réchauffer mon "voir", de dégeler quelques gestes – bref, pour réinstaller la photographie dans mon regard et dans mon corps. Et justement, un de ces "chariots abandonnés" m'occupait l'esprit... Je vais chaque matin courir autour d'un lac, dont certaines rives sont plus que d'autres prises pour dépotoir par des promeneurs indélicats. Comme à la Samaritaine, il y a de tout: canettes, bouteilles, sacs en plastique, détritus alimentaires, petit mobilier – et bien sûr des chariots, plus ou moins immergés. Il est rare que ces encombrants déchets stagnent là plus de deux ou trois jours – les services de voirie sont en général extrêmement vigilants et les font très rapidement disparaître. Mais celui-là qui me hante est au même endroit depuis plus de deux semaines, et dans la même position: droit sur ses roues, au bas d'une rampe de béton en légère pente qui glisse vers les eaux du lac. Dès que je l'ai vu la première fois il m'a suggéré une histoire confuse de solitude, d'hyperconsumérisme destructeur... et la manière dont il s'inscrivait dans le décor avait, de plus, quelque chose qui me paraissait merveilleusement graphique – autrement dit: il y avait là de la photo à prendre. Or, comme j'en ai l'habitude, j'ai laissé l'image vivre dans mon imagination – et là seulement. Jour après jour, le chariot restait là... à tel point que j'ai fini par songer qu'il attendait mon geste photographique! Alors enfin, ce dimanche 15 novembre, j'ai décidé que ce serait "le jour de la photo"...

Rencontrer ce chapitre presque aussitôt après avoir pris cette décision était, indéniablement, un de ces signes faisant synchronicité que je me plais tant à repérer dans le tissu des jours. Les délais impartis pour achever mon travail de correction me le permettant, j'interrompis là ma relecture pour figer le surgissement du chariot littéraire en un point où il allait pouvoir croiser le chariot réel autour duquel j'avais commencé de bâtir une sorte de fantasme photographico-narratif. Ou plutôt pour que ce surgissement rende effective l'aventure photographique...

[2. La sortie]

Dimanche 15 novembre, 15 heures.

Je suis au bord du lac, devant "mon" chariot. Mais quelque chose me déçoit que je n'identifie pas... je ne le trouve plus aussi attractif; il a un air banal, il ne me raconte plus rien... plat et triste, révoltant comme n'importe quel déchet. Est-ce parce que la lumière du début d'après-midi est trop différente de celle du matin? parce qu'il fait moins gris et que le ciel, maintenant dégagé, livre passage à un superbe soleil allongé sur l'horizon qui éclipse la morosité du rebuté? Puis je réalise que la mutité soudaine du chariot est très certainement imputable à ce léger changement dans sa position: il a les roues dans l'eau et, de ce fait, a perdu son inclinaison qui le rendait si pathétique – et si parlant. Tant pis: je suis venue faire des photos, alors j'en fais, numériques et argentiques. Mais très peu du chariot: mon Coolpix me montre tout de suite que je ne capte rien de ce que j'espérais. Quant au film, il gardera jusqu'au développement le secret de la réussite ou de l'échec. Rien que de très normal à ma déception: j'ai trop attendu.

[3. Épilogue]

Jeudi 26 novembre, 8 heures.

Le chariot est encore là, à cette même place où, voici dix jours, je l'ai photographié, les roues dans l'eau. D'autres zones du lac encombrées de détritus ont été nettoyées mais lui est encore là.
Qu'est-ce que cela raconte?

Bilan d'un échec, fruit d'une intention toujours repoussée...

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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