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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 10:45

11 heures 30, mardi 17 novembre – presque quatre jours après

J’approche de la rue Molière au pas de charge car je suis très en retard. Pourtant, au moment même où je m’apprête à m’y engager je marque un temps d'arrêt: mon regard vient tout juste d'être happé par la ligne de cônes de voirie qui délimite, parallèle au trottoir de droite, un espace interdit au stationnement. Tous sont ornés, de part et d’autre de leur partie supérieure en un vis-à-vis quasi parfait, de deux roses noires droites sur leur tige peintes au pochoir. Du point où je me trouve, en légère contre-plongée puisque j’aborde la rue au bas de sa pente, ces fleurs de nuit toutes identiques sont, par la disposition des cônes, impeccablement mises en perspective et forment deux alignements sidérants. La densité légère et charbonneuse des motifs, leur similitude multipliée, la géométrie que leur succession dessine et l’angle sous lequel je les aperçois m'évoquent un vol de libellules figé. Je ne doute pas un instant qu'il s'agit là d'un geste graphique en réaction aux attentats de vendredi, un signe d'hommage aux victimes et de deuil partagé avec "ceux qui restent".

Plus peut-être que l'intérêt visuel, c'est la conscience instantanée, limpide, de cette signification (je réalise aujourd'hui, en écrivant cela bien après le "moment vécu", que je n'ai même pas été effleurée par la pensée qu'il puisse s'agir d'une peinture urbaine sans aucun rapport avec les attentats. Et si???) qui m'incite à m'arrêter: là, dans le secret d'une petite rue étroite, très loin des lieux meurtris et des espaces que la collectivité a plus ou moins officiellement voués à accueillir les bougies, poèmes, fleurs, offrandes en tout genre que l'on vient déposer en se recueillant comme on va fleurir les tombes et prier, non pas sur un mur où la visibilité eût été immédiate, grande ouverte, et durable, mais sur des cônes de plastique que les passants ordinaires ne voient presque jamais et destinés à ne rester en place que quelques heures, au mieux quelques jours, quelqu'un a pris le temps de peindre une à une ces roses, de les ordonner par paire sur chaque cône de telle manière qu'elles s'égrènent en un parfait alignement... Ce geste est d'autant plus émouvant qu'il s'est exprimé dans la plus extrême discrétion, par une trace laissée sur des supports d'une indicible banalité, qu'elle anoblit sans les affranchir complètement de leur trivialité. Et puis... encore autre chose donne à ces roses un caractère singulièrement prégnant: je sens une forte tension entre la minutie avec laquelle la symétrie a été ordonnée, forcément chronophage, et la rapidité d'exécution que suppose l'usage du pochoir. J'imagine le pschhh typique d'un aérosol de peinture, la main véloce qui le manie: je me figure un graffeur surdoué fleurissant les cônes à la vitesse d'un coup de vent...

En même temps que je vois, je pense «photo»; une image photographique se construit dans ma tête et, avec elle, le geste, la posture qui permettraient de la fixer. Las… je n’ai pas sous la main mon Coolpix si pratique pour les captations inopinées mais, pour autant, je ne peux me résoudre à refouler cette pulsion photographique… Que faire? Mon mobile, évidemment! oh, je sais que sa fonction «appareil photo» est très sommaire car ce mobile est un dinosaure de sept ans d’âge… mais il m’a tout de même par le passé autorisé quelques images dont aujourd’hui encore je suis assez satisfaite et je me dis que , maintenant, il est mon seul recours. Alors va pour la photo-mobile... Durant quelques secondes je ne pense plus qu’à la prise de vue – tenter de saisir l'ensemble de l’alignement? Se contenter d'un seul cône et, alors, lequel choisir? Prendre tout le cône ou bien tâcher de ne cadrer que la fleur d’aussi près que je le peux?

Pendant que ces interrogations se succèdent si vite qu’elles en sont quasi simultanées, je fouille dans mon sac pour exhumer de ses profondeurs ce téléphone logé dans son étui de protection. Je l’ouvre, déploie son menu, sélectionne l’icône «appareil photo», incline l’écran, tente deux ou trois cadrages sur le sommet d'un cône touchant presque une berline noire et appuie sur le déclencheur… pour m’apercevoir, une fois l’image stabilisée et enregistrée, qu’elle restitue ce que je voulais garder. Tant mieux: je suis pressée et, d’ailleurs, ma batterie s’étant considérablement aplatie, il est plus que probable qu’une seconde prise de vue l’aurait épuisée tout à fait. Je m’arrache donc sans trop de regret à ce bref arrêt-pour-image, laissant derrière moi l’enfilade de cônes fleuris au noir. Heureuse surtout d’avoir obéi à ma pulsion photographique sans la laisser s'étioler, me disant que, spontanée et satisfaite, elle répondait au geste vif-argent du fleurisseur anonyme et que cet écho suffisait à la valider, quand bien même l'image captée serait un lamentable flop.

La question qualitative reste en suspens: faute d'être rompue au bon usage de toutes les fonctionnalités de mon mobile, désuet qui plus est, je n'ai pas su exporter la photo sur mon ordinateur et, à cette heure, elle est toujours prisonnière de mon téléphone. Je n'ai peut-être pas lieu de m'en plaindre: à ne pouvoir la regarder que réduite aux dimensions minuscules de l'écran du téléphone, je suis dans l'impossibilité de déceler ses défauts et puis donc continuer à croire qu'elle a touché au but.

Peu importe au fond la photo: je crois que ce qui aura surtout compté pour moi, ce mardi matin, c'est d'avoir vécu un de ces acmés de foisonnements qui magnifient les jours. J'entends par «acmé de foisonnements» un moment exceptionnel où une sensation me traverse et qu'avec elle affluent à la fois des pensées, des souvenirs, des rêveries, des réminiscences, des éclairs de compréhension... que j'éprouve tous ensemble et séparément, dans leur confusion et l'acuité de leurs limites, dans leur diversité et leur individualité, leur épaisseur qui-fait-trace et leur éphémérité...
Une immense et dense constellation qui, plus sans doute que l'image et la pulsion photographique, a été l'objet de ce texte laborieux.

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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