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8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 08:24
Protocoles de défense

Mardi 8 septembre

Hier, venant à peine de rendre, au jour dit, un paquet d'épreuves dont la relecture m'avait beaucoup accaparée, et rêvant déjà que j'allais profiter du bref temps de relâche qui me séparait de l'étape suivante de cette mission pour achever enfin de rédiger ces articles en souffrance depuis la fin du festival de Sarlat, voilà que l’on me confiait à l'improviste un nouveau paquet d'épreuves, certes moins conséquent que le précédent mais urgentissime. Ainsi donc se trouvait mort-né ce "temps de relâche" sur lequel je comptais, et avec lui ce projet d’écriture que j’envisageais pourtant avec ce surcroît de détermination que me procure toujours l’achèvement en temps et heure de toute tâche et dont je tire la quasi certitude, anticipée, que j’arriverai à ces fins annoncées. Las… ce ne sera manifestement pas pour cette fois. J’en étais profondément déçue, et colère. Fort colère en effet que de me sentir derechef soumise à pression, et prête à suffoquer, comme privée d’espace…

D’ordinaire, lorsque je suis confrontée à de fortes contraintes qui me coupent le souffle, j’adopte dans l’urgence des mesures de défense sommaires dont j'espère qu'elles feront office de barrière, qu’elles maintiendront entre mes aspirations et les obligations qui m’échoient un espace minimal salutaire où je puisse respirer… Par exemple musarder de-ci, de-là, sans but. Mais en général, je m’abandonne aux emplettes inutiles, libératoires justement parce que les choses achetées, par musardise et sans compulsion, sont parfaitement étrangères à toute nécessité. Au premier rang de ces superfluités, des livres... alors même que mes bibliothèques regorgent d’ouvrages inlus, la plupart d’entre eux ayant été acquis en de semblables circonstances. Hier donc, amèrement dépitée d’avoir été dépossédée d’une pause avant d’avoir pu jouir de ses seules prémices, je passai devant la librairie Delamain et ces "bacs des beaux jours" qui, jusqu'au couchant de septembre, font à la boutique une extension sur rue offrant à la curiosité des passants quantité de livres, neufs ou de seconde main, que l'on peut à sa guise feuilleter, prendre, reposer... ou emporter jusqu'à la caisse. Irrésistible! je me suis arrêtée, ai commencé à déplacer les volumes, en dégageant un, puis un autre… Significativement, le livre qui arrêta mon regard et, derrière lui, ma main, avait pour titre... Antidotes. Pour être honnête, il me faut avouer que ce n'est pas d'abord ce mot qui m'attira mais le nom de l'auteur, Eugène Ionesco: instantanément j'ai imaginé que, par le truchement de cet achat inopiné – mais sans savoir encore par quelle tortueuse acrobatie j'y parviendrais ‒ j'allais pouvoir remailler l'article que j'avais commencé en juillet, après avoir vu à Sarlat La Leçon.

Certes, j’avais vraiment besoin d’un antidote à cet envahissement dont je me sentais prisonnière. Mais à bien y réfléchir, étais-je si dépitée, si amère que cela? N’étais-je pas soulagée de demeurer sous pression? Car cela donne sous les pieds un sol bien ferme, et une direction tout indiquée: il n’y a aucune question à se poser sur le lieu à atteindre, ni sur le chemin à prendre – les délais impartis le balisent, sans laisser de place aux tergiversations. C’est un carcan, mais le carcan rassure! je sais où je dois aller, comment je dois y aller, et quand je dois arriver. Au lieu que, livrée à mes propres projets, je suis incapable de m’assigner des guides aussi rigides, et il faut de la rigidité – ou de l’assurance quand on a assez de force d’âme pour construire dans l’improvisation ‒ pour avancer. Sans ces guides, ma détermination a tôt fait de fléchir ; c’est alors une sourde angoisse qui très vite tourne à la torpeur, à un ploiement général que je comparerais volontiers à un engourdissement ouaté où s’abîment désirs et projets comme navires en Bermudes. Qu’y aurait-il donc de si terrible à les mener à bien pour que je les sabote aussi consciencieusement à force de les maintenir dans les limbes? Je ne sais toujours pas répondre. L’inconfort triste dans lequel ces renoncements me drapent, pour pénible qu’il soit à éprouver, doit l’être moins que… que quoi? et me voilà revenue à l’incompréhension évoquée dans la phrase précédente. L’incompréhension: peut-être est-ce elle, la source véritable de mon angoisse, ces questions sans réponse… car je ne crois pas qu’il y ait plus insupportable à la pensée humaine que les points d’interrogation persistants. Ce sont des trous noirs, des gouffres abyssaux. Mais en même temps la sève qui irrigue le mouvement pensant des hommes...

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Publié par Yza - dans Apartés
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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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