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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 15:00
 Messine, hiver 1918...

Quand Jean-Paul Tribout, fort de son amitié pour le metteur en scène, Hervé van der Meulen, et de la grande estime qu’il a pour son travail, a inscrit Beaucoup de bruit pour rien à l’affiche du 64e Festival des jeux du théâtre, cette comédie de Shakespeare qui, paraît-il, n’est pas souvent montée, était en cours de préparation. Je ne l’ai pas vue parce que c’est une création, m'expliquait-il en juin dernier, et les répétitions viennent tout juste de commencer. Mais, avec Shakespeare au texte, Hervé van der Meulen à la mise en scène, et la troupe de comédiens qu’il a recrutée, ça devrait être un beau moment de théâtre.

Inaugurale pour moi qui, tout juste arrivée, prenait en marche le train du festival pour ne monter à bord qu’au cinquième arrêt, aussi bien que pour la place de la Liberté qui accueillait ce mercredi 22 juillet le premier des trois spectacles dont elle doit être l’écrin, cette représentation me laisse un souvenir resplendissant. J’ai été conquise par la mise en scène et l’interprétation irréprochable des comédiens; la place quant à elle, s'il fallait lui reconnaître la faculté d'éprouver des sentiments, aurait très probablement ronronné de satisfaction tant les belles ressources environnementales qu'elle offre au théâtre ont été admirablement exploitées par les artistes qui ont su non seulement profiter des beautés du lieu mais aussi tourner les difficultés en atouts. Une appropriation de l'espace d'autant plus remarquable qu'aux contraintes inhérentes au plein air et à la brièveté du temps de répétition permis par la structure même du festival sarladais, il faut ajouter que le spectacle est en tout début de carrière. Il y eut paraît-il quelques couacs, aux dires d'Hervé van der Meulen, mais, de mon siège de spectatrice, je n’ai vu rien autre qu’un formidable spectacle dont on eût dit qu’il avait été répété des semaines durant et tout exprès pour la place de la Liberté.


Je découvrais Beaucoup de bruit pour rien l’esprit nu de toute référence, n’ayant avant de prendre place sur les gradins vu aucune adaptation, ni scénique ni cinématographique. À peine avais-je lu la pièce, dont je savais qu’elle était située au palais du gouverneur de Messine, à une époque difficile à déterminer faute de détails suffisamment précis mais que l’on pouvait supposer être quelque moment du haut Moyen Âge. J’avais néanmoins pu percevoir que son attrait résidait davantage dans la virtuosité des dialogues que dans l’intrigue proprement dite – des aléas amoureux, dramatisés de manière assez banale. De fait, je fus très vite frappée par ces conversations charmantes et alambiquées (Germaine Landré*), qui m’évoquèrent ces rutilantes joutes verbales auxquelles se livreraient, des décennies plus tard, les Précieux pour qui la conversation était un art en soit et qui se mesuraient les uns aux autres à l’aune du sel dont ils savaient assaisonner la moindre de leurs répliques.
À Messine donc, le gouverneur Leonato, avec sa fille Héro, son frère Antonio et la fille de celui-ci, Béatrice, accueille don Pedro, prince d’Aragon. Celui-ci est accompagné de son serviteur Balthazar, de deux de ses plus proches favoris, Claudio le Florentin et Bénédict, de Padoue, ainsi que de son frère naturel, don Juan, lui-même suivi de Borachio et de Conrad. Cette fière compagnie vient de remporter une guerre – dont il n’est rien dit – et prévoit de prendre ses quartiers chez Leonato pour un mois. Héro et Claudio se plaisent mais n’osent se déclarer l’un à l’autre – aussi don Pedro propose-t-il à son favori de courtiser Héro comme pour lui-même et de demander sa main mais à seule fin de la gagner aux sentiments du jeune Florentin pour que celui-ci puisse l’épouser. Parallèlement à ce stratagème s’en déploie un autre visant à amener Bénédict et Béatrice à s’épouser alors même que tous les deux font assaut d’hostilités verbales pour se dissimuler à quel point ils sont attirés l’un par l’autre. Tout cela paraît bien devoir se résoudre selon les désirs de chacun mais, dans l’ombre, don Juan qu’une obscure rancune ligue contre son frère travaille à ruiner ces bonheurs en préparation. La tragédie se profile, à toucher de son aile funeste les protagonistes… Mais la pièce appartient au corpus shakespearien des comédies, la fin est donc heureuse: les amoureux finissent par s’unir selon leurs inclinations tandis que l’éminence noire est arrêtée dans sa fuite, et promise à un châtiment exemplaire.

Si Hervé van der Meulen n’a pas «adapté» à proprement parler le texte de Shakespeare – il a simplement fondé son travail sur une nouvelle traduction signée Gil Delannoi et dans laquelle il a opéré des coupes, sans quoi la représentation aurait duré quatre heures mais ces coupes concernant pour l’essentiel les jeux de mots intraduisibles dont le texte est jalonné, nous dit-il, avec ici et là d’infimes ajustements appelés par sa mise en scène – il a en revanche transposé la pièce en hiver 1918, soit juste après la signature de l’Armistice.

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Hervé van der Meulen
(cité d'après les propos tenus à Plamon):
«Notre effort a consisté à respecter au plus près le mélange de tons, qui va du comique au tragique – et dans le comique même il y a plusieurs registres, depuis la finesse verbale jusqu’à la quasi farce – qui imprègne le texte original et fait, selon moi, tout l’intérêt dramatique de la pièce. D’ailleurs la plupart des comédies de Shakespeare sont comme ça. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi l’après-Première Guerre mondiale comme contexte: c’est une époque entre deux mondes; toute une société a été engloutie par la guerre, une société disparaît… C’est aussi une époque que je trouve très belle, très élégante, dont l’esprit me paraît s’accorder avec la pièce, et j’avais le sentiment qu’elle était un juste milieu entre notre temps et celui où est censée se dérouler l’intrigue – déjà anachronique quand Shakespeare a écrit sa pièce mais il se fichait manifestement du cadre, dont on sent bien qu’il est une construction fantaisiste. Car ce renvoi à la guerre de 14 rend certaines choses lisibles pour nous aujourd’hui : certains éléments shakespeariens sont encore vivaces pendant ces années-là – par exemple ce qui relève du code de l’honneur, ou du respect de la virginité avant le mariage. Cette transposition m’a, entre autres, permis de faire de Borachio un maître d’hôtel qui épie tout et, par là, de développer un peu son personnage qui, dans le texte original, a un rôle assez court. Et puis je crois que la transposition a aussi étoffé pas mal de choses, a créé d’autres rapports qui, selon moi, sont plus clairs ici que dans la pièce telle qu’elle a été conçue par Shakespeare.»

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La guerre dont rien n’est dit dans le texte sinon que don Pedro et les siens l’ont gagnée prend ainsi la consistance poignante de la Grande Guerre, et ce que notre imaginaire reconstitue autour de cette référence tisse à la pièce un «avant-récit» puissamment évocateur qui explicite les relations entre les personnages. L’évocation de ce contexte d’immédiat après-guerre est construite dans une grande unité esthétique, depuis les costumes bien sûr qui sans être strictement mimétiques signifient immédiatement à l’esprit la période des Années folles jusqu’à la bande son qui habille les scènes de bal mais aussi les semi-noirs pendant lesquels les comédiens reconfigurent le décor en complétant d’accessoires divers un ensemble de colonnes mobiles qui ne quittent jamais le plateau.


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Hervé van der Meulen:
«C’est Isabelle Pasquier, une costumière qui a l’habitude de travailler avec la scénographe, Claire Belloc, et avec qui j’ai déjà travaillé sur plusieurs spectacles, qui s’est occupée des costumes. Il n’en fallait pas moins de 70 pour cette pièce… Nous n’avions ni le temps, ni les moyens de tous les créer, alors nous avons puisé dans notre stock, qui représente quelque 5 000 costumes ‒ nous avons récupéré un gros fonds de Jean-Louis Martin-Barbaz, qui codirige avec moi le studio d’Asnières, à quoi s’ajoutent les costumes accumulés depuis vingt-deux ans que nous fabriquons des spectacles, ceux qu’on nous donne, ceux que nous achetons, ici où là, à l’Opéra, à la Comédie-Française, pour des bouchées de pain, etc. Seules les robes de Béatrice et de Héro ont été réalisées exprès pour la pièce.
«Quant au décor, il fallait trouver un moyen de signifier tous les lieux de la pièce, qui sont très nombreux, et très différents, avec des éléments qu’on puisse facilement et rapidement moduler. Nous avons donc imaginé cet ensemble de colonnes mobiles qui permettent de créer tous les espaces distincts dont on avait besoin. Notre décoratrice s’est inspirée de celles du cinéma Le Louxor, à Paris, qui date des années 1920 et s’inscrit dans la vogue néo-classique qui caractérise cette époque, tout imprégnée d’un engouement pour l’antique suscité par les découvertes archéologiques. Au sujet de la musique, tous les morceaux que l’on entend pendant le spectacle sont représentatifs de cette période ; le jazz bien sûr mais aussi la musique savante: toutes les liaisons musicales qu’on entend pendant les noirs où l’on change le décor sont empruntées à des compositeurs tels que Richard Strauss ou Stravinsky qui ont écrit de la musique néo-classique – comme de la musique “classique” mais avec quelque chose qui “grince derrière”. Enfin, je dirai que, pour mes choix esthétiques, je me suis beaucoup inspiré d’une série télévisée qui était diffusée au moment où je préparais le spectacle, Downtown Abbey…»


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Au bout de ce travail un spectacle éblouissant de plus de deux heures, mené par dix-sept comédiens exceptionnels et en effet d’une merveilleuse cohérence esthétique. Nul doute qu’il aura conforté Jean-Paul Tribout dans la grande estime qu’il a pour Hervé van der Meulen et l’inclinera à lui renouveler sa confiance «à l’aveugle» ‒ d’autant que, le lendemain à Plamon, les spectateurs qui se sont exprimés ont témoigné d’un enthousiasme sans réserve.


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* William Shakespeare, Le Marchand de Venise; Comme il vous plaira; Beaucoup de bruit pour rien (traductions de François-Victor Hugo; préface et notices de Germaine Landré), Flammarion, coll. «GF», 1964.

BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN
Comédie de William Shakespeare. Traduction de Gil Delannoi.
Mise en scène:
Hervé van der Meulen, assisté de Elisa Habibi.
Avec:
Étienne Bianco, Geoffrey Dahm, Paul Delbreil, Maylis de Poncins, Charlotte Desserre, Robin Goupil, Louise Grinberg, Guillaume Jaquemont, Martin Karmann, Théo Kerfridin, Jean-Michel Meunier, Augustin Passard, Laurent Prache, Éric Pucheu, Luc Rodier, Laurène Thomas, Hervé van der Meulen.
Scénographie:
Claire Belloc.
Costumes:
Isabelle Pasquier, avec la participation de l’Atelier costumes du Studio d’Asnières.
Maquillages:
Audrey Million.
Lumières:
Stéphane Deschamps.
Chorégraphie:
Jean-Marc Hoolbecq.
Chansons:
Jean-Pierre Gesbert.
Régie générale:
Arthur Petit.
Durée:
2 h 15.

Représentation donnée le mercredi 22 juillet, place de la Liberté.

Pour connaître les dates des représentations à venir, et découvrir le CFA (Centre de formation des apprentis) des Comédiens - le seul qui existe en France, homologué par le ministère de la Culture en septembre 2014, voir le site du Studio d'Asnières.

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