Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 08:49
D'un nez - quel nez! - tirer des vers...

Un nez! ... Ah messeigneurs, quel nez que ce nez-là!...
On ne peut voir passer un
pareil nasigère
Sans s'écrier: "Oh, non, vraiment, il exagère!"

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte I, scène 2 (Ragueneau).
************************************************************

Si le "nasigère" n'est guère, a priori, susceptible de susciter de réaction immédiate, en revanche il est à peu près certain que la plupart d'entre nous associeront sans hésiter le roc, le pic, le cap et, pour finir, la péninsule, au nez de Cyrano. Puis, au nom de Cyrano de Bergerac, celui de Roxane. Car la pièce d'Edmond Rostand qui, dès sa création en 1897, connut un succès des plus retentissants, est devenue un classique – au sens pédagogique du terme: "que l’on enseigne dans les classes" – et, à l'instar de la plupart des "classiques", a inscrit dans l’imaginaire collectif non pas forcément des références précises, par exemple des vers que l'on saurait citer intacts même loin de l'école mais plutôt des représentations figées, intimement mémorisées sans que leur origine littéraire soit perçue. L'impact de la "comédie héroïque" de Rostand a été tel que son Cyrano a éclipsé dans l'esprit du public le très historique Cyrano de Bergerac (1619-1655), point du tout gascon disons-le (son nom vient d'une propriété familiale sise dans la vallée de Chevreuse), mais bel et bien habile de la plume: rattaché au courant libertin, il fut un auteur dramatique, un poète, un épistolier de talent qui a laissé à la postérité quelques ouvrages marquants. Concernant sa vie, on n'en sait presque rien en dehors des indications biographiques données par son ami Le Bret dans la préface qu'il a écrite pour un volume d’œuvres posthume. S'il demeure au fond peu connu en tant qu'homme de lettres il est cependant devenu un personnage culte de notre littérature... grâce à une pièce à succès. Voilà de quoi questionner le pouvoir des mots, de la formalisation littéraire – dramatique ici, romanesque ou poétique ailleurs et qui vaut transfiguration... Est aussi exposée, de manière au fond cruelle sous les aspects de la comédie, l'habituelle dichotomie entre la grâce de l'apparence et celle de l'esprit – le moins gâté quant au visage, Cyrano, étant un fin poète tandis que le plus avenant, Christian, témoigne d'un ramage qui ne se rapporte guère au plumage... Les vers de Rostand ont, si l'on peut dire, "starifié" Cyrano et, dans sa pièce, les mots de Cyrano habillent d'atours irrésistibles l'amour que Christian voue à Roxane: l'on voit aujourd'hui, à plus d'un siècle de distance, avec quelle évidence se répondent ces deux aspects du travestissement littéraire – un travestissement auquel fait écho la confusion de personne: l'auteur des phrases adamantines qui taillent à facette ce sentiment au fond banal qu'est l'amour, si fort soit-il, les offre à autrui et, de plus, cache derrière elles ce que lui-même éprouve. Que de masques! On est au cœur du théâtre, de la théâtralité – et d'ailleurs, à l'intérieur même du drame plusieurs théâtralisations se déploient, par exemple la "scène du balcon" (acte III, scène 7). Mais, d'abord, l'acte inaugural qui nous entraîne au seuil d'une représentation à l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Il serait comme un phylactère portant l'annonce de ces jeux de résonances, de ces théâtralités-gigognes...

Ce n'est pas une profonde affection pour le texte qui m'a conduite vers le Théâtre 14 quelques jours après la première – bien qu'en le relisant il m’apparaisse plus attachant, plus brillant qu'au premier abord – mais le souvenir assez lumineux que je garde de la version qu'en avait proposée Anthony Magnier et sa compagnie (Viva la Commedia) lors du 61e Festival de Sarlat en 2012. Une version qui pariait sur la sobriété et les ressources quasi illimitées du transformisme: sept comédiens incarnent les quarante personnages, traversent les cinq actes sans quitter la scène, se changeant à la vue des spectateurs et modulant, dans le même élan, le décor en fonction des lieux à indiquer.

Henri Lazarini emprunte une tout autre voie; il opte pour la profusion, la complexité, et joue des différents plans de l’espace scénique pour stratifier les niveaux de sens à la fois textuels et dramatiques. Entremêlant avec art le réalisme figuratif et la représentation symbolique, il se tient à distance aussi bien d’un respect ultra-mimétique des didascalies d’origine que d’un ascétique dénuement ayant pour prétention de "laisser libre cours au texte, rien qu’au texte". Avec une intelligence et une finesse consommées, il restitue dans sa mise en scène, de manière extrêmement lisible, le réseau de références et d’allusions qui parcourent le texte – celles, attendues puisque la pièce a une vocation historique, au siècle et aux familiers de Cyrano, entretissées de "ponctuations" signalant l’époque où elle a été écrite – et qu’une bonne édition critique de l’œuvre mettra en évidence*.

Henri Lazarini expose ses choix dans une brève mais magistrale note d’intention. Il y insiste, entre autres, sur l’importance de la lune: elle est présente tout au long des cinq actes et me paraît [un thème] aussi important, aussi intéressant, que l’intrigue généreuse et sentimentale de la pièce. De fait, elle s’annonce dès le début avec deux trois notes de Mon ami Pierrot, pour ne plus quitter le plateau, installée à demeure à travers la fameuse image tirée du film le plus connu de Gorges Méliès, Le Voyage dans la lune (1902) – la lune y a visage humain, un œil crevé par une fusée – accrochée sur le pan de décor signalant l’époque de Rostand aux côtés d’une autre icône de ces mêmes années: Sarah Bernhard, saisie en un fameux portrait réalisé par Nadar. Méliès, à qui renvoie, me semble-t-il, le grand panneau neutre fermant le fond de scène sur lequel les lumières peuvent jouer pour faire apparaître comédiens et objets de telle sorte que l’on ne sache pas avec certitude s’ils se trouvent derrière ou devant, ni si la paroi est transparente ou non... Ses possibilités sont particulièrement bien exploitées lors de la scène 13 de l’acte III, quand Cyrano s’efforce de retenir de Guiche, ainsi muée en un moment dramatique mémorable.

Peut-être la semi-pénombre ménagée lors des passages d’un acte à l’autre, dans laquelle on aperçoit tout un ballet de silhouettes reconfigurant le décor, est-elle aussi une allusion à Méliès… mais elle relève avant tout, à mes yeux du moins, d’une volonté de montrer l’intra-théâtralité, manifeste dès l’ouverture du spectacle: c’est Rostand que l’on voit arriver sur le plateau plume à la main, s’asseyant à sa table devant un paquet de feuilles et disant les premiers mots de la didascalie inaugurale. Puis il devient Cyrano en quelques gestes – changer de costume et, surtout, chausser un nez de comédie, lors même que Monsieur de Bergerac ne l’enlève jamais (Ragueneau, I, 2). Fine transposition de la mise en abyme que présentifie la première scène du premier acte, par laquelle le metteur en scène exprime sa conviction profonde: Pour moi, Cyrano n’est jamais que le reflet fidèle d’Edmond Rostand […].

Toute luxuriante qu’elle soit, la mise en scène est si habile, et si bien servie par de remarquables comédiens qui font rutiler les vers en leur donnant la vigueur d’une parole vivante modulée par les émotions sans rien leur ôter de leur majesté alexandrine, qu’elle demeure tout au long du spectacle d’une parfaite limpidité. Tant sur le plan esthétique que dramatique Henri Lazarini et ses comédiens ont monté un superbe Cyrano – et encore n’ai-je pas évoqué les costumes, l’accompagnement musical… ce ne serait, de toute façon, que louanges supplémentaires.


Voilà du théâtre brillant, beau à voir, d’une grande finesse mais qui ne s’encombre pas de symbolisme obscur et qui porte à merveille un texte ciselé: le public ne s'y trompe pas qui afflue et se presse aux portes du Théâtre 14. Dès la première m’a-t-on dit, la salle était comble et, depuis, elle ne désemplit pas, au point qu'il faut parfois, à ce que j'ai compris, refuser du monde car les désistements de dernière minute ne suffisent pas à satisfaire les spectateurs spontanés arrivant là sans avoir réservé. La pièce est certes programmée jusqu'au 4 juillet, mais sans doute faut-il éviter de trop tergiverser avant d’acheter sa place, sous peine de s'entendre répondre "désolés mais nous sommes complets"...

* Afin de me familiariser avec la pièce avant de l'aller voir à Sarlat, je me procurai, au dernier moment et sans trop m'attarder aux comparaisons, l'édition qu'en réalisa Pierre Citti pour Le Livre de Poche*. Aujourd'hui, j'en savoure à nouveau l'excellence: la préface est dense; les notes, d'une très grande précision, abondent, et l'ouvrage se clôt par un "dossier" proposant, outre une chronologie rostandienne, une bibliographie succincte et une rapide présentation des adaptations scéniques et cinématographiques de l’œuvre, le texte complet de la préface qu'écrivit Le Bret à l'Histoire comique des Estats et Empires de la Lune quand il publia ce texte deux ans après la mort de son auteur, dont Pierre Citti rapelle qu'elle est la source principale, non seulement de Rostand mais de tous les biographes de Cyrano. Pierre Citti qui, il faut le souligner, ne se contente pas de fournir à la pièce une étoffe critique conséquente: il le fait avec style. Et cela s'apprécie.

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (préface, notes et dossier de Pierre Citti), Le Livre de Poche, coll. "Le Théâtre de Poche", rééd. 2011 (première édition: 1990 pour l'appareil critique).

CYRANO DE BERGERAC
Comédie héroïque en cinq actes et en vers d'Edmond Rostand.
Adaptation, mise e
n scène et costumes:
Henri Lazarini.
Scénographie:
Pierre Gilles assisté de Juliette Autin.
Avec:
Michel Baladi (Lignières, Montfleury, un militaire), Jean-Jacques Cordival (le capucin), Christine Corteggiano ou Lydia Nicaud (la duègne, mère Marguerite), Emmanuel Dechartre (de Guiche), Clara Huet (Roxanne), Pierre-Thomas Jourdan (premier marquis, pâtissier, poète, cadet), Anne-Sophie Liban (Lise, sœur Marthe), Julien Noïn (deuxième marquis, pâtissier, poète, cadet), Émeric Marchand (Le Bret), Michel Melki (Ragueneau), Vladimir Perrin (Christian de Neuvillette), Benoît Solès (Cyrano). Avec la participation de Geneviève Casile, sociétaire honoraire de la Comédie-Française.
Lumières:
Xavier Lazarini.
Création du masque:
Sébastien Bickert.
Durée:
environ 2h30.

Jusqu'au 4 juillet 2015 au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier - 75014 PARIS.
Représentations les mardis, vendredis et samedis à 20h30; les mercredis et jeudis à 19 heures; matinée le samedi à 16 heures. Relâche le dimanche et le lundi.
Réservation au théâtre ou par téléphon
e au 01.45.45.49.77.

D'un nez - quel nez! - tirer des vers...
Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...
  • Où donc...
    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

Pages