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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 09:32

"Voir" est une chose, le procès inaugural du regard en quelque sorte puisqu'il précède justement celui qu'exprime le verbe "regarder" - on "regarde" quand on a suffisamment "vu" pour s'arrêter, caler sa pensée sur ce que l'on a vu, commencer de scruter. Et "percevoir" le cercle sensoriel plus large dans lequel s'inscrit le "voir" - un frémissement vague de tout l'être qui instantanément se spécialise et se condense dans telle ou telle sphère perceptive selon la sensation, olfactive, visuelle, auditive... qui arrête la pensée. Ainsi le voir fait-il saillie une fois le "percevoir" engagé - il perce. Émerge, se déploie, accapare la pensée jusqu'au regard. Là où la pensée fait halte, s'attache à la "chose vue" et brode autour d'elle un monde. Un monde discursif pour l'essentiel (car il me semble que le "discours" prévaut toujours et en général à l'insu du sujet, fût-il revêtu de parures non verbales: un peintre qui pense "formes, lignes, couleurs", un musicien qui raisonne en rythmes, souffles et silences, cadences... ne se tient-il pas à lui-même un "discours" chaque fois qu'il perçoit?) où affluent, dans la plus grande confusion et si vite, si vite... souvenirs, constructions imaginaires, récits... sans oublier que se mêlent à l'affaire mille choses qui ne ressortissent ni au langage, ni à aucun mode de représentation, inexprimables donc mais ô combien prégnantes/présentes et qui infléchissent la perception.

Que de longues lignes tout en circonvolutions... Mais il me fallait cela, je crois, pour tâcher de manifester ce que peut être l'état d'esprit particulier qu'est cet "arrêt de la pensée". Une manière, peut-être, d’auto-justification: je ne savais pas comment, sans ce préalable, me lancer dans la mise en mots d'un de ces "accrocs faits au regard" qui me ravissent mais n'atteignent, pour moi, leur plein pouvoir de sidération que s'ils deviennent photographie ou, au moins, bribe de texte...

Avant-hier mercredi, le 29 avril, au petit matin...

Dans un coin arboré de la résidence, un escalier décrépit discipline la pente douce d'un talus gazonné. Les dalles ont noirci, des brins d'herbe envahissent les joints. Les angles droits formés par la jonction des marches et des contre-marches brisent l'ombre rectiligne de la rampe tubulaire que projette au sol la lumière rasante de l'aube. Presque à toucher cette ligne brisée les rondeurs mouvantes des feuillages eux aussi devenus, sur les marches de ce petit escalier, ombres portées. Lignes et contours quelconques, couleurs ternes, rien qui vaille dans cette minuscule enclave de réel et pourtant j'ai marqué un long temps d'arrêt, à demi penchée, comme pour me rapprocher d'un objet que j'aurais laissé tomber. Venait de s'imposer à moi, de la manière la plus inattendue qui soit, une transcription argentique, en noir et blanc, de cette insignifiante enclave... C'est que la lumière était superbe. La lumière, elle seule! Elle avait cette tonalité particulière qu'elle prend au jour à peine levé, adoucie encore d'un léger voile brumeux qui ouatait le ciel - une clarté qui, au moment précis où je la percevais, donnait une grâce indicible au monde et, donc, aux choses les plus ordinaires, les moins remarquables. C'est cette grâce-là qui m'a émue, que je nomme "grâce" faute de mot plus adéquat qui me vienne. En une fraction de seconde, mon œil et, dans son sillage, la part de mon esprit-qui-pense-photo, a visualisé, impeccablement cadrée et déclinant de belles nuances de gris, une composition digne d'être photographiée. C'est resté une "vue de l'esprit". Mais en cet instant, j'ai su que j'avais là, sous les yeux, l'objet photogénique par excellence, la petite enclave de réel qui réclame non plus d'"écrire avec la lumière", autrement dit d'utiliser la lumière comme un moyen technique pour montrer photographiquement les objets qu'elle révèle, mais d'"écrire la lumière", de capter par le grain d'argent la seule lumière telle qu'elle se donne et de fixer sur la pellicule non pas tel ou tel objet qu'elle frappe mais les effets qu'elle produit sur ces objets.

Il n'y a pas que les mots...

Avec mon petit Coolpix, si facile à empoigner et dont je m'empare dès lors que se présente "quelque chose" qui me hèle et m'incite à revenir sur mes pas - si maniable, si prompt à saisir ce que je veux lui faire saisir et qui le montre de telle façon que je peux très vite décider si, visuellement, l'image captée est pertinente ou non par rapport à mon intention, il est l'outil idéal pour prolonger une fulgurance tant son utilisation peut être instantanée - avec mon petit Coolpix, donc, j'ai voulu "noter" une impression que me fit une série de mascarons à peine entrevus, chacun ornant un dessous de fenêtre, alors même que je marchais à pas pressés, et tête baissée pour me protéger de la pluie qui, de brume, se muait en averse battante, ne songeant plus guère à muser, encore moins à chercher des yeux quelque point digne d'être photographié. Oh, rien de particulièrement fascinant, dans ces visages potelés, quasi inexpressifs, qui s'alignaient tous presque identiques... rien de fascinant, sauf un rideau de lierre qui, d'une jardinière, tombait en ruisselant sur l'un d'entre eux. L'effet "charmant" devait beaucoup au dessin des courbes gracieuses que traçaient les tiges de lierre mais il s'augmentait de l'écho que faisaient ces tiges vertes et brunes frémissant sous la brise avec les guirlandes de fleurs dont le sculpteur avait entouré ses mascarons. Après avoir longuement observé ce bout de façade, j'ai sorti mon Coolpix, ajusté les paramètres de luminosité et de sensibilité, puis j'ai déclenché. Cinq, six fois... je ne sais plus au juste, mais en examinant chacune des images au fur et à mesure. Trois ont échappé à la "corbeille", et aujourd'hui, presque une semaine après qu'elles ont été prises et gardées, je doute de leur intérêt (mais pas de leur piètre qualité: contraste faible, "piqué" médiocre...) Il reste néanmoins de ce moment la trace profonde de l'intensité de pensée qui l'a traversé - et sans doute vaut-il plus par cela que par les images qui en ont procédé...

La pierre nue d'abord, ses égratignures, la fixité des yeux de la figure bien peu expressive, et le beau mouvement des guirlandes fleuries se confondant avec la chevelure...

La pierre nue d'abord, ses égratignures, la fixité des yeux de la figure bien peu expressive, et le beau mouvement des guirlandes fleuries se confondant avec la chevelure...

Et le lierre maintenant...

Et le lierre maintenant...

... dont j'aurais aimé mieux faire apparaître l'effet "rideau" où entrait aussi quelque chose de la cascade. Mais il aurait fallu que je fasse entrer dans le cadre la jardinière débordante reposant sur le rebord de la fenêtre en surplomb - le mascaron aurait alors perdu de son importance dans l'image et se serait ainsi tu l'écho que je souhaitais faire entendre...

... dont j'aurais aimé mieux faire apparaître l'effet "rideau" où entrait aussi quelque chose de la cascade. Mais il aurait fallu que je fasse entrer dans le cadre la jardinière débordante reposant sur le rebord de la fenêtre en surplomb - le mascaron aurait alors perdu de son importance dans l'image et se serait ainsi tu l'écho que je souhaitais faire entendre...

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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